Luc Moullet vs Michael Moore | [ cinéma ] |
A ceux qui ne l'ont pas vu, je conseille vivement de voir Genèse d'un repas de Luc Moullet que j'ai redécouvert récemment en vidéo.
Michael Moore d'ailleurs serait bien inspiré de le visionner...
Si j'attaque Moore pour Bowling for Columbine, c'est d'abord parce qu'en France il est presque systématiquement défendu et parce que le film de Moullet m'en donne une trop belle occasion.
Là où le réalisateur américain échoue dans sa tentative de dérouler la pelote de son sujet (la violence de l'Amérique) pour atteindre à une forme de vérité, Luc Moullet avait en effet, plus de vingt ans auparavant, procédé à un démontage similaire sur un autre sujet : l'exploitation des pays du Sud par les pays riches, des patrons sur les ouvriers.
Moi qui n'aime pas beaucoup Bowling for Columbine (un film naïf et d'une grande malhonnêteté intellectuelle, chez qui tous les moyens sont bons pour atteindre son but; ce qui, à mes yeux, le discrédite en dépit de ma sympathie pour la cause qu'il défend), j'ai trouvé en Genèse d'un repas le parfait contre-exemple tant d'un point de vue cinématographique, éthique que politique.
Son dispositif est simple : prendre le prétexte d'un repas (fantaisiste bien sûr : du thon, des bananes et des oeufs) et se demander d'où cette nourriture courante de notre alimentation, puis remonter la chaînes des événements jusqu'au point d'origine de leur fabrication. Moullet interroge tout : comment le thon est pêché et dans quelles conditions sociales, financières, sanitaires; où est fabriquée la boîte de métal qui le contient; comment voyage cet aliment; qui en profite, etc. D'industriels en syndicats, d'ouvriers en contremaîtres, de détaillants en consommateurs, de pays pauvres en pays riches, de mensonges publicitaires en vérité culinaires, il remonte ainsi toute la chaîne d'exploitation, ses conséquences et dommages collatéraux (comme on dit aujourd'hui). Il va même jusqu'à stigmatiser la politique des Etats (France et Etats-Unis) qu'il invective à l'appui de preuves irréfutables.
Le ton ironique de sa voix, sa tranquillité apparente n'empêchent pas un lent et patient travail d'investigation, concret et matérialiste, marxiste même sans pour autant être noyé dans l'idéologie (que des preuves tangibles ici, aucune construction intellectuelle vaseuse ou orientée).
Par comparaison, le démontage de Moore paraît bien spécieux. Les connections qu'il établi entre des éléments disparates pour étayer sa thèse paraîssent bien incertaines (pour ne pas dire superficielles). Comment peut-on sérieusement mettre en parallèle le massacre de Columbine et la politique impérialiste et meurtrière d'un pays (les Etats-Unis) alors qu'il ne fait aucun doute que les motivations de l'un comme de l'autre sont radicalement différentes? Moore se contente d'enchaîner les énumérations sans jamais réussir concrètement, matériellement à extirper une logique commune (sinon un ensemble de lieux communs sur un pays qui serait "génétiquement" violent).
Mais le plus antipathique chez Moore, est cette façon d'être toujours du bon côté de la barrière (ce qu'on pourraît appeler le syndrôme de Superman), de ne jamais pointer ce qu'il peut y avoir d'ambigu chez lui (sinon de manière allusive et jamais problématisé : ainsi apprenons nous au détour d'une phrase que Moore à sa carte de la puissante NRA).
Il faut le voir par exemple, "utiliser" le garçon handicapé par des tires de fusil lors du massacre de Columbine comme on utilise une pancarte (ici le garçon handicapé est le slogan) pour mesurer combien il ne filme jamais la douleur ni même l'avis du garçon (qui est pourtant le premier concerné) sinon d'une façon superficielle. Auparavant, il avait pourtant interviewé Matt Stone, l'un des géniaux créateur de South Park, qui avait très judicieusement suggéré de demander aux jeunes ce qu'ils pensent de cette affaires (sa thèse étant que cet acte fut en partie motivé par le désespoir - on est loin de la politique impérialise évoquée plus haut!). Ce que semble faire Moore dans un premier temps...avant de leur couper la chique à peine ont-ils émis quelques mots. Leur parole n'intéresse pas Moore, les victimes n'intéressent pas Moore, tout juste servent ils à sa démonstration. Moullet, lui, interviewait les travailleurs exploités, patiemment, longement, sans avoir peur de les laisser dire leur vérité. C'est que le vrai sujet de Moore a toujours été le pouvoir (tous ses films en attestent) et son ambition n'est rien d'autre que de se mesurer à ce pouvoir, le mettre gentiment à mal. Pouvoir contre pouvoir.
Le final chez Charlton Heston est à ce titre éloquent. Là où Marcel Ophuls va filmer "l'ennemi", posant des questions très crues et directes mais sans tromper ses interlocuteurs (fussent-ils les pires des salauds), Moore prend Charton Heston en traitre. Lorsque l'acteur et patron de la NRA, fait comme un rat, fuit devant les questions dérangeantes de Moore (qui ne lui a laissé aucune chance), le réalisateur le poursuit avec la photo d'une petite fille tuée par balles. On voit déjà combien l'argument s'adresse à la sensibilité et plus du tout au raisonnement. Mais surtout Moore ne peut s'empêcher de verser sa petite larme, comme pour dire que lui, le réalisateur, éprouve de l'empathie pour la victime tandis que Charton Heston est sans coeur (voyez, il ne pleure pas et en plus il fait dos à la photo!). Il se donne à bon compte le monopole du coeur réduisant son adversaire en miette par les moyens les plus démagogiques qui soient, sûr d'avoir le spectateur dans sa poche qui, à moins d'être un monstre, ne peut qu'être ému par la mort d'un enfant. Cela permet en outre au dit spectateur de se rassurer : ouf, il est dans le bon camp!
A cette rhétorique de supermarché (le supermarché altermondialiste, hostile d'une façon dogmatique à l'Amérique, excepté aux américains eux-mêmes altermondialistes), Moullet proposait de faire de son film un véritable caillou dans les chaussures souvent trop confortables des "spectateurs de gauche" (Moore prêche des convertis). Alors que sa démonstration semble close, Moullet raconte que le film que nous sommes en train de voir, son film, participe lui aussi à l'oppression et à l'exploitation des masses pauvres et des pays du sud. Et là d'enchaîner sur une nouvelle démonstration (pellicule = pétrole = exploitation par les pays riches), de dénoncer son propre comportement de "touriste" en Afrique et en Amérique du Sud.
Mais le coup de massue vient en dernière instance, lorsqu'on le voit défiler dans les rangs des ouvrières sénégalaises au travail tandis que de sa voix-off il nous dit : "et pour choisir mes images, je me voyais ressembler aux surveillants des conserveries du Sénégal, comme si la connaissance n'était qu'une forme subtile de l'exploitation". Générique.
Cette baffe mémorable de Moullet à son spectateur (il avait dit un peu avant que nous, spectateurs, participons à l'exploitation en regardant le film, ruinant notre bonne conscience et notre identification trop facile aux malheurs des autres) et à sa propre image de metteur en scène (il ajoute qu'en plus il pourra tirer un bénéfice symbolique, moral de ce film, sur le dos des ouvriers qu'il a filmé et finalement bien peu rémunéré au regard de son bénéfice à lui) remue et nous questionne comme rarement au cinéma.
Combien de réalisateurs ont le courage et l'intelligence de se regarder ainsi dans le miroir sans se contenter de simplement "dénoncer"?
:)) JS



