me myself and eye | [ le temps réel ] |
24.2.2004
quand John Wayne s'échoue | [ cinéma ] |
(préambule : le hasard des visionnages crée parfois des connexions spacio-temporelles inédites. Ainsi du Réveil de la Sorcière Rouge (voir quizz du 19 février) et de la saison 3 de 24 qui partagent un même motif : celui qui attache un homme à un autre, selon des règles ambigues et violentes, oscillant entre la fraternité et l'opposition frontale, la haine la plus farouche et le refoulé passionnel comme on en voit rarement dans le cinéma mainstream où à la télé, j'y reviendrais...)
Dans cet étrange objet qu'est Le Réveil de la Sorcière Rouge (quelqu'un aurait-il vu d'autres films de Ludwig, et si oui que valent-ils ?), presque uniquement construit sur une série de longs flash-backs, John Wayne incarne un capitaine de bateau trompé par un armateur, si bien qu'au début du film, Wayne coule, à notre grande surprise, son bateau rempli de lingots d'or dans les mers du sud. S'en suit une confrontation entre ces deux hommes aussi rapaces l'un que l'autre dès qu'il s'agit d'argent, dont l'autre point commun est l'amour pour une femme que l'un, au cours du film, "volera"à l'autre.
La modernité de cette Sorcière (qui date de 1948) c'est de ne jamais être timoré sur le refoulé homosexuel qui détermine cet affrontement, mais d'en faire le moteur secret du récit, même s'il est vrai que cette passion est plutôt à sens unique et que l'amoureux transi, c'est le "bad guy". Rarement on avait vu, dans un film hollywoodien, une figure de héros (moitié déifiée, moitié maudite) fasciner autant un autre personnage masculin (avec l'or comme "prétexte" freudien) au point de lui voler l'objet de sa passion (une femme), c'est à dire le lui interdire (à ce titre le fugitif vrai-faux happy-end ressemble à une concession de dernière minute).
On sait la fascination qu'éprouvait Serge Daney pour le bassin de John Wayne : la façon qu'il a de se déhancher, d'imprimer un rythme chaloupé à sa démarche fait de lui une créature de cinéma plus hybride qu'il y paraît, beaucoup plus curieuse qu'un Charton Heston (qui, en un sens, prit sa place dans l'imaginaire du héros viril pas forcément réputé pour ses idées libérales). S'il incarne généralement l'homme fort, charismatique, le maître à penser/à agir (ici les polynésiens le prennent pour le fils de Dieu), Wayne est, dans cette Sorcière, d'une étrange passivité, sortant rarement de ses gonds (sinon quand il a bu), comme si malheurs et frustrations le paralysaient, créaient en lui une souterraine névrose d'échec, une incapacité à se révolter complètement contre les injustices du sort (en dépit même du stratagème qu'il imagine en coulant le bateau).
Cette qualité mélodramatique (l'héroïsme, d'ordinaire victorieux, en est réduit à subir les desseins de la fatalité), la structure complexe du récit semble la ralentir, lui donner le caractère indolent des régions chaudes et tropicales. Le mélodrame ici n'est plus cette flêche implacable et stridente qui enferme les personnages, c'est la toile molle du temps. Tout ici y est enfoui comme l'or dans la mer, et le film tout entier consistera à faire ressurgir ce "tout" de la mémoire des personnages pour que s'accomplisse enfin le dénouement tragique (une séquence sous-marine angoissante et belle à la fois; la mer comme bain non plus amniotique mais mortuaire).
Il y a quelque chose de doux et de féminin dans cette construction méandreuse qui empêche ses cesse le récit d'érection et de conquête d'advenir, et qui, telle cette talismanique "Sorcière Rouge" (le nom du bateau) retient les hommes dans les abysses du souvenir. Conquérir l'or, une femme, maîtriser le destin de son bateau et de sa propre vie, tout cela est fatalement voué à l'échec. Lorsqu'à la fin l'armateur pleure, on ne sait trop si c'est pour son or définitivement hors d'atteinte ou pour John Wayne disparu (je penche personnellement pour la seconde).
Car ce regret est aussi celui d'un inaccomplissement : si j'ai affirmé plus haut que le film n'était en rien timoré sur le refoulé homosexuel, il aura aussi pris soin de ne jamais montrer d'affrontement physique (au plus ces deux-là se serrent-ils la main, jamais ils ne se battent réellement). Tout entre eux n'étant que paroles, regards, paris, série d'objets et de personnages transitionnels qui diffèrent sans arrêt un possible avènement de ce refoulé dans le domaine du conscient.
Distance de voyeurs, observateurs d'un diffus espace-temps érotisé (et on sait combien, au cinéma, c'est souvent le regard sur la chose observée plus que la chose elle-même qui confère de l'érotisme)...où comment transformer un conflit de pouvoir et d'argent en une danse de désir (pour l'un) et de masochisme (pour l'autre).
:)) JS
dans un café de Bastille | [ le temps réel ] |







