15.2.2005

quelques notes sur Guy Gilles

[ cinéma ]
quelques notes sur Guy Gilles
L'autre jour, au Festival Sauvage Innocence, on a découvert les films de Guy Gilles (mort du sida en 1996). Un cinéaste français, contemporain de la Nouvelle Vague, dont on ignorait à peu près tout avant de regarder ébahi trois sublimes longs métrages (Au Pan Coupé, Clair de Terre, Absences répétées) et quelques beaux courts (dont le chef d'oeuvral Au biseau des baisers). Comment ces films qui ne doivent rien à personne, aussi rétifs à toute idée de filiation, je veux dire de filiation esthétique, aussi uniques donc, comment ces films peuvent ils être à ce point ignorés, et même méprisés? Jamais vu un tel hiatus entre une oeuvre aussi étincelante et sa plus totale méconnaissance de la part des cinéphiles, des programmateurs de salle, des télévisions, des revues de cinéma. Les choses changent peu à peu (l'intégrale de ses courts va passer à Pantin) mais comment avons nous pu à ce point laisser filer un tel éclat?

Seul cinéaste rimbaldien (avec, d'une certaine façon, Godard et Carax), rare cinéaste poète du cinéma français, c'est à dire avec une conception poétique de la vie (c'est même le drame de ses personnages : "je croyais que la vie était un poème" écrit le héros d'Absences Répétées), son cinéma est tout sauf un cinéma de prose. Sans doute la méprise avec la Nouvelle Vague vient-elle en partie de là, de ce que l'affaire de la NV c'est le réel (un mot aujourd'hui d'une vieillerie sans nom, pire même, devenu un alibi pour critique nostalgique). Non que son cinéma ne soit pas "réel" : bien au contraire, on y vit des drames qui vous arrachent à la joie (la drogue, la solitude, la misère, la conscience tétanisante de la fin des choses). C'est plutôt que toute la dimension ouvertement sociale, sociologique et plus tard politique de la NV, tout ce qui relie un être (un héros) à un collectif (une foule), n'y est pas aussi affirmé, vécu comme une volonté de renverser le monde.

Au fond la NV c'était une histoire d'agression, agression contre un milieu rabougri, une prise de pouvoir, une conquête, avec ce que cela suppose d'allégresse. Il suffit de regarder Au Pan Coupé pour comprendre combien Guy Gilles est un doux là où les autres sont des durs et d'une certaine façon des politiciens, des stratèges. Cette absence d'agressivité, cette terreur face au monde, au fond il est logique qu'elle ait reçu du mépris en retour. Une position d'échec intérieur, la mélancolie des choses amenées à disparaître : chez Guy Gilles le monde est dans l'effondrement à peine le film commencé. Et puis peut-être existe t'il aussi des considérations plus triviales, comme le patronage de François Reichenbach, haït par Godard, où alors la présence d'acteurs pas très NV comme Macha Méril, Annie Girardot, Roger Hanin, Edwige Feuillère, Danielle Delorme ou Yves Robert, tous très bien (Gaël Lépingle à qui on doit la redécouverte de ce cinéaste va écrire quelque chose dessus dans le prochain numéro de Vertigo).
De la vision de Clair de Terre (1969) et d'Absences Répétées (1972), les plus beaux qu'on ait vu, se dessine une sorte d'évidence, celle d'un artiste libre de toute contrainte, qui n'hésite pas, après plusieurs séquences narratives, à s'épancher dans une cavalcade poétique, un montage de rimes visuelles aussi saisissantes que chez Paradjanov, et ce même si, hormis cette posture esthétique, leur cinéma n'est en rien comparable. Guy Gilles est plutôt de ces cinéaste monteurs comme Resnais ou Godard, dont l'alpha et l'omega n'est sûrement pas le naturalisme, cette autre vieillerie qui mine le cinéma français. Guy Gilles est un sentimental écorché (et s'il fallait le rapprocher de quelqu'un, ce serait Eustache), sans doute pas un cinéaste intellectuel (ce pourquoi, vraisemblablement, il est si méprisé aussi), encore moins un cinéaste de "commentaire" (ces maudits commentaires sur le monde dont nous abreuve tous les jours une grande partie du cinéma naturaliste). Vraiment un ciné-poète, et tant pis si le mot "poète" paraît aujourd'hui si galvaudé, si creux. Ici que du plein, un trop plein d'objet et de souvenirs, un trop plein de larmes et de lamentations muettes (dont son acteur fétiche, Patrick Jouané, est l'incandescente incarnation). L'impression qu'il y a toujours un noeud dans la gorge.


ps : pour ceux qui souhaiteraient découvrir ce cinéma, je crois que certains de ses films sont visibles au Forum des Images; sinon la revue Vertigo va consacrer une vingtaine de pages dans son prochain numéro (sortie mars/avril)...

ps2 : Gaël Lépingle a consacré un site très complet au cinéaste...c'est ici


photo : Patrick Penn dans Absences Répétées

par jean-sebastien à 17:51 | Commentaires(9) | Lien permanent