Il y a quelques jours, j'ai raté une photo, raté, c'est à dire que je n'ai pas pris l'appareil, mu par une sorte de tétanie soudaine, une incapacité qui faisait suite à des remarques critiques proférées sur mon travail. Je n'ai pas dégainé donc. Je ne me suis pas senti le droit, "esthétiquement" parlant, de prendre la photo, de peur de la rater. J'ai mentalement photographié la scène qui se déroulait devant moi avec la frustration au coeur et la certitude immédiate que ce moment fugace s'était évanoui pour toujours. La lumière était belle, une lumière de soleil déclinant, chaude, cuivrée. Le lieu, c'était une rue bondée près de Beaubourg. Un jeune homme était assis sur le rebord d'une fenêtre de rez-de-chaussée, enserrant de ses jambes le bassin d'une fille qui se tenait debout devant lui, enlaçant ses épaules de ses bras d'adolescent. Tels quels, ils étaient déjà très beaux, à demi au soleil, à demi dans la pénombre, tranquillement installés au milieu du flot incessant des passants. La bretelle du débardeur pastel que portait la jeune fille était tombée de son épaule. Il a suffit de quelques secondes pour que le graçon s'en aperçoive et dans un geste simple, avec mesure, remette doucement la fine bretelle sur l'épaule de son amie. Le fait de ne pas photographier cet instant qui s'offrait à mon regard a renvoyé un instant le monde à son absurdité, à son absence de justification logique. J'ai alors pris conscience que, croyant peu en Dieu, je croyais néanmoins à l'image...