On regardait ce court métrage de Maurice Pialat,
Ombre familière (1958). Yann s'étonnait que Pialat n'aie jamais continué dans cette veine, une veine où prédomine une sorte de réalisme fantastique, qu'on retrouve jusqu'aux visions documentaires de
L'Amour existe (1960). C'est étrange de voir les premiers courts métrages des cinéastes, ils ne ressemblent pas toujours à l'idée qu'on se fait d'eux. A partir de quel moment un artiste trouve sa voie? Lorsque je regarde un court métrage de Resnais ou de Godard, je me dis que leur oeuvre entière est déjà là. Lorsque je regarde ce court de Pialat, je me dit qu'il aurait tout aussi bien pu être réalisé par Rivette ou Resnais, un cinéaste pour qui le surnaturel, le sentiment des choses indicibles, et même un certain mysticisme, serait une matière cinématographique privilégiée. Avant sa mort, Pialat avait, entre autres projets, celui d'adapter
Le Tour d'écrou d'Henry James. Ainsi la boucle aurait-elle été bouclée.
Qu'a t-il pu se passer - sinon peut-être les fameux documentaires turcs - pour que Pialat choisisse unilatéralement le naturalisme des corps et des situations plutôt que d'exploiter cette prédisposition pour le réalisme fantastique? Dans
Ombre familière ou
L'Amour existe, les lieux sont encore des personnages, ils drainent un imaginaire invisible fait de solitude et d'oppression. Il y a du vide là où dès son premier long métrage,
L'Enfance nue (1968), il n'y aura que du plein, des corps, une certaine rugosité. Ici le décor préexiste à l'humain, existe en dehors de lui (la piscine d'
Ombre familière qui semble détenir un pouvoir), ailleurs c'est l'humain qui déterminera le cadre avec trivialité, qui donnera son allure aux lieux. Le commissariat de
Police par exemple, s'il est incroyablement présent, vit la vie que veulent bien lui donner les personnages. Dans
L'Amour existe, la voix off vient parfois peupler de fantômes un banc inoccupé, une place vide, un immeuble désert. Il s'y dégage une sorte d'effroi qui n'a rien à voir avec le mouvement de la vie, le trop plein vital de ses longs métrages, mais qui a trait à la disparition des choses et des corps, la mort, l'invisible.
L'Amour existe navigue entre deux eaux, entre le cru et le poétique, pas très loin d'un Franju, en particulier lorsque celui-ci réalise
Le Sang des bêtes. Il n'est pas encore "réaliste", il n'est plus tout à fait "fantastique", il est au milieu du gué, c'est aussi pour cela que le film est magnifique.
Reste le cas de
Sous le soleil de Satan, qu'il faudrait revoir, même s'il ne me semble pas que les lieux y aient un tel pouvoir de suggestion et si, au delà du mysticisme chrétien qui irrigue le film, c'est encore une histoire de corps (à corps).
ps : on peut écouter ici, l'émission qu'Hélène Frappat a consacré à Diagonale, la société de production de Vecchiali, et à Jean-Claude Guiguet (ne pas manquer, en particulier, le magnifique texte de Camille Nevers sur JCG qui vient clore l'émission dans un bel hommage)