quelques notes sur un film de Borzage | [ cinéma ] |
J'ai aimé la façon dont les personnages prennent peu à peu conscience des choses. C'est très curieux, et très beau (et rare) un cinéaste qui filme la naissance d'une idée (de la morale) ou d'un sentiment. Par exemple il y a ce moment où la fille commence à s'en aller alors que le garçon est dans une position délicate vis à vis du policier (il a menti pour l'aider, il risque la prison); elle s'en va, elle est malheureuse comme les pierres, elle retourne à son malheur, et tout d'un coup on la voit s'arrêter de dos. Elle s'arrête et l'on comprends alors qu'elle vient d'avoir une sorte de flash, une idée (elle va proposer au jeune homme de faire comme si elle était sa femme). C'est un peu la même chose quand le jeune homme mange avec les ivrognes, alors qu'il dit à la fille derrière lui qu'elle leur gâche le repas avec son malheur. Puis il se ravise, se retourne vers elle. C'est comme si leur corps était conditionné, comme si leurs gestes quotidiens disaient quelque chose que leur coeur et leur esprit allaient rapidement corriger (c'est l'idée, l'émotion qui, littéralement, figent leur être social).
De la même manière, lorsqu'il lui offre la robe de mariée (sans lui avoir dit qu'il l'aimait), Borzage passe un temps incroyable sur le visage de la fille (qui comprend alors qu'il l'aime). Il filme littéralement la montée de l'émotion, la compréhension intime de l'amour. Il ne s'agit pas seulement de donner une information, mais bien d'éprouver la montée d'une idée et d'un sentiment.
Inversement la méchante soeur est dans un pur présent. Rien ne naît en elle, sinon les intrigues, la stratégie. Elle est dans le présent de la méchanceté, elle est sans mouvement, comme une bête. Il y a cette scène au début, lorsque l'oncle et la tante arrivent pour sortir les deux filles de la misère : la méchante soeur se précipite, mielleuse, vers ses proches. Ses mouvements sont purement sociaux, faux, comme si ils n'avaient pas eu de départ, de point d'ancrage (comme un coureur qui est dans les starting block, ceux là mêmes qui lui donnent la première impulsion). Tandis que l'autre, la fille pure, laisse la tante venir à elle. Elle est de dos, immobile, toute en terreur contenue. Je me suis dit qu'il y avait une fixité de l'émotion, que l'émotion était nécessairement fixe, que pour magnifier une émotion il n'y avait rien de tel que la fixité d'un corps (figé dans l'émotion comme on dit). D'ailleurs, lorsqu'elle s'épanche dans les bras de sa tante, l'émotion est décuplée par l'attente qui a précédée. Ses strating blocks à elle, ceux qui donnent sens et vérité au mouvement qui suit, c'est cette fixité de (dans) l'émotion.
C'est la même fixité que l'on retrouve lorsqu'elle reçoit la robe de mariage (une robe qu'il lui a offert presque comme un acte manqué, c'est elle qui dit "on dirait une robe de mariage"). Les autres qui bougent sont dans le jeu social, jusqu'aux aspects comiques du gentil voisin. Dès lors qu'on se fige, c'est l'appréhension (la préhension?) d'une émotion (ou d'une idée) qui surgit.














