12.5.2006

la voix de Jack Smith, le visage de Tom Cruise

[ cinéma ]

Dans ce film consacré à Jack Smith, vu au Tribeca Film Festival, c'était étrange d'entendre la voix du cinéaste de Flaming Creatures et de Normal Love. Une sorte d'incantation qui revenait à plusieurs reprises dans le film, dans laquelle Jack Smith fustige le système capitaliste avec des mots de poète. Jack Smith est aussi étrange que ses films, un physique étique, et cette voix à la fois plaintive et déterminée qui ne cessait de me rappeler quelque chose. J'ai d'abord pensé à la voix de quelque monstre humanoïde d'un film Universal des années 30 (le son légèrement grésillant, peu fourni en basses, tiré d'un film de Smith lui-même, n'était pas sans rappeler le son des premiers films parlants). J'ai pensé à Debord aussi, mais la voix de Smith était infiniment moins cassante et sèche que celle de Debord, même s'il y a chez eux la même négation du système en place, la même intransigeance suicidaire. Manière voisine aussi de récupérer les formes dominantes pour les subvertir, mais avec infiniment plus de candeur chez Smith que n'en a eu Debord.

 

Smith/Ordet
Non, la voix qui m'est finalement revenue, c'est celle du prophète d'Ordet de Dreyer, le frère qui se prend pour Jésus et finit par faire un miracle. Même complainte lancinante face aux incroyants, même timbre monocorde et aigu, à la fois fragile et autoritaire. Cette implication de Jack Smith dans la chose politique et morale (Jack Smith se tenant dans un parc et débitant son discours devant le regard amusé des passants), c'est à la fois étrange et logique quand on connaît ses films. Etrange parce que Flaming Creatures décrit un monde clos où les sexes et les genres se confondent dans une orgie de chairs. Un monde sans extériorité, sans discours. Logique parce que cette façon décomplexée d'affirmer son monde intérieur est finalement une manière d'utopie, de décrire le monde tel qu'il devrait être. Dans le film, on apprend que Smith et Warhol se sont cotoyés, ont même réalisé quelques films ensemble (des films inachevés il me semble - on voit cette étrange image de Smith habillé d'une cape de vampire sur la terrasse d'un immeuble à Manhattan). Mais la compétition entre les deux génies était visiblement inévitable.

 

Warhol vs Smith vs Mekas
Warhol, l'homme qui a joué avec le capitalisme, la société de consommation quand Smith était le marginal absolu, refusant toute forme de compromission (et allant jusqu'à accuser Jonas Mekas de se faire une notoriété, une vertu et de l'argent sur le dos de Smith en allant présenter Flaming Creatures alors violemment censuré aux Etats-Unis, point obscure et traité de manière un peu légère par la réalisatrice du film qui n'a pas hésité à faire des gros plans sur les yeux mouillés de Mekas sans réussir à expliciter la part de vérité et/ou d'exagration qu'il y avait dans les propos très durs de Smith à son encontre). Quelque chose d'une absolue rebellion passe en tout cas dans ce portrait, une rebellion qui ne s'affirme dans aucune revendication mais dans une éthique de vie, jusqu'a renier une forme de vie sociale au profit de son monde intérieur (Smith aura vécu dans la misère toute sa vie, se brouillant même avec ses amis dans des accès de paranoïa et un délire de persécution). D'habitude je me fiche un peu de la tête et de la voix des cinéaste, mais là il semble y avoir une telle continuité entre sa vie et ses films, lui et les acteurs, une telle symbiose entre sa vie et son oeuvre (alors que souvent les rebelles cinéastes sont aussi, dans leur mode de vie, plutôt bourgeois) que le voir et l'entendre prenait soudainement une autre dimension : une dimension où l'ambiguité et le caractère paradoxal des êtres s'estompe pour laisser place à un être brut et poétique, totalement déconnecté des contingence pour vivre uniquement selon son désir et sa vérité, avec ce que cela peut avoir de beau et de terrifiant tout à la fois.

 

Le visage de Tom Cruise
Sinon j'ai aussi vu le finalement décevant MI3, film totalement dénué d'inconscient, sans vision, impersonnel et où la rencontre entre cinéma et télévision est totalement improductive (ne produit rien d'autre que de la tautologie, voir ici pour avis contraire). Mais Tom Cruise n'en finit pas de me fasciner. Paradoxe apparent : curieux que, pour un acteur de films d'action, ce qui fascine chez Tom Cruise se soit avant tout son visage. Le corps de Schwarzenegger, celui de Bruce Willis (pour ne prendre que ces deux là) sont singuliers. La lourdeur robotique de Schwarzenegger, le corps gracile et increvable, en même temps que toujours porté par la fatigue de Bruce Willis, ou encore celui à la fois puissant et épuisé de Nicolas Cage, tous ces corps ont leur façon de prendre en charge un principe de réalité (la fatigue suis l'effort, même chez le Terminator). Le corps de Tom Cruise au contraire semble juste un corps mécanique, jamais épuisé, il n'y a jamais chez lui de va-et-vient entre l'effort et l'épuisement, épuisement sans quoi il n'y a pas d'effort et inversement. Le corps de Cruise est toujours en mouvement, jamais sensible au principe d'entropie qui veut qu'un corps s'abîme à mesure qu'il augmente en vitesse. Non, ce principe d'épuisement et de relance, de force et de faiblesse qui caractérise généralement tous les corps d'action (ou presque), il semble qu'on en trouve la trace que sur le visage de l'acteur. Il faut voir ce visage qui dès qu'il quitte l'action pure semble soumis une inquiétude existentielle et métaphysique, une terreur du monde qui n'est pas seulement le fait du film de JJ Abrams mais aussi de multiples oeuvres dans lesquelles à joué Tom Cruise (les deux films de Spielberg, le film de De Palma, Eyes Wide Shut de Kubrick). En somme, dès qu'il quitte le mécanique pour le vivant, Tom Cruise s'enfonce dans les ténèbres.


par jean-sebastien à 13:24 | Commentaires(2) | Lien permanent