20.8.2006

en compagnie des fantômes

[ le temps réel ]
en compagnie des fantômes

"Le décor se flétrissait autour de moi. C'était comme pendant une éclipse, quand le soleil disparaît et que la terre, pourtant couverte de son plus beau feuillage d'été, paraît, elle aussi, flétrie, irréelle, faite de substance fragile. Et j'ai vu sur la route sinueuse danser dans la poussière nos groupes d'autrefois, je nous ai vus nous rencontrer, manger ensemble, nous rejoindre dans telle ou telle chambre. Et je me suis vu moi-même : j'ai vu mon infatigable empressement, mon va-et-vient de l'un à l'autre, apportant ceci, rapportant cela, tantôt repoussé durement, tantôt accueilli avec des baisers, toujours soutenu par quelque extraordinaire projet, et le nez sur le sol, comme un chien qui suit une piste. De temps à autre, je relevais la tête, je poussais un cri de stupeur ou de désespoir, et de nouveau je me lançais en chasse. Quelle confusion, quel amoncellement de choses inutiles : la naissance et la mort ; les plaisirs et les joies ; les efforts et les angoisses ; et mes courses sans fin. Maintenant, tout cela n'était plus. Je n'avais plus assez d'appétit pour me gorger des choses ; plus assez de dards pour distribuer aux gens des blessures envenimées ; mes dents n'étaient plus assez aiguës, mes mains assez avides, ni mon désir assez fort pour cueillir les poires et les raisins, et jouir du soleil étalé sur le mur du verger."

 

extraits du livre de Virginia Woolf, Les Vagues


par jean-sebastien à 16:11 | Commentaires(1) | Lien permanent