31.8.2006

quelque chose d'organique...

[ cinéma ]

La jeune fille de l'eau est un drôle de film. Peut-être mineur (peut-être) mais un beau film. Le premier de Shyamalan qui me plaît sans réserve et qui m'émeut, et m'a amené au bord des larmes. Le premier qui me semble vivant, organique et donc un peu maladroit, qui déborde et prend le risque de perdre l'adhésion du spectateur, qui se met à nu et ne se contente pas de s'abriter derrière une habile mécanique d'horloger narquois (c'est peut-être ça mûrir, se colleter au vivant), c'est un film de chambre qui est en même temps une cosmogonie. Le plus beau car peut-être le plus ingrat, le plus spielbergien (c'est un peu son Rencontres du 3ème type), le plus explicitement théorique ("meta" comme on dit) et donc le moins théorique (puisqu'il désamorce toute approche théorique en étalant son bagage sous nos yeux - la jeune nymphe se prénomme Story, c'est dire si à broder dessus on s'expose au ridicule - là où l'abyssale vide du Village laissait toute latitude pour gloser sans fin), le plus candide jusque dans ses petits gags malicieux (même les piques contre Manny Farber n'ont pas gâché mon bonheur), le seul Shyamalan où il s'agit, pour le film, de se réaliser, de s'étoffer et s'épanouir jusqu'au final afin de naître à lui-même, là où les twists des oeuvres antérieures renvoyaient ce qui les précédaient à une certaine forme de vacuité. C'est cela qui est beau ici, la fin est une naissance là où dans les twist-films la fin était une mort, une déflation. Dans La jeune fille de l'eau, ce à quoi nous assistons est une floraison - tout est accompli.


Cette floraison, on la retrouve jusque dans la forme. Il faut voir ce début où Shyamalan refuse de faire un seul champ-contrechamp (enfin il y en a peut-être un ou deux qui traînent, mais dans des proportions infinitésimales alors) refus qui pourrait passer pour une forme de coquetterie stylistique dans un premier temps. En même temps c'est assez fascinant de le voir trouver des solutions pour éviter, autant qu'il le peut, cette figure canonique du champ-contrechamp. Et puis, on pressent lentement pourquoi Shyamalan recule ce moment fatidique où il ne pourra plus faire autrement que d'en faire un, de champ-contrechamp. On comprend qu'il attend la rencontre, car, comme dit l'autre, la figure du champ-contrechamp est celle par laquelle un cinéaste crée événement entre deux termes (et comme dit l'autre encore, un plus un égal trois, les deux termes de la rencontre et la rencontre elle-même). Et ce champ-contrechamp finit par advenir, lorsque Cleveland Heeps, le gardien solitaire, se réveille et découvre la nymphe. Alors la courtoise mais un peu fausse proximité des êtres, sans cesse dans le même plan, qui avait prévalu jusqu'alors, laisse place à l'événement d'une rencontre unique. En champ-contrechamp donc. Il me semble qu'un homme capable d'une telle économie, d'une telle science sensible du montage, n'est plus seulement un auteur ou un habile metteur en scène, c'est, véritablement, pleinement, un cinéaste.

 

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par jean-sebastien à 00:51 | Commentaires(20) | Lien permanent