un billet de 2050 | [ télé en série ] |
Sans aucune annonce, sans même un effet de suspense, la présentatrice se tût et l'on vit le plateau s'agiter. Qui donc allait apparaître tandis que les premières mesures finissaient d'organiser la venue d'une chanson? Quel(s) corps allait surgir? Non pas les deux finalistes, pas tout de suite, mais, un à un, dans l'ordre de leur disparition, les candidats malchanceux. Curieuse manière de les laisser débarquer, un puis un puis un puis un, avec à la bouche un couplet de la chanson, sans avoir préparé le terrain, sans même annoncer une surprise par un clin d'oeil complice. Non, rien de rien. Ce ne fut pas un montage smooth (l'image qui vient déjà amorcée dans celle qui précède) mais cut (une image tombée du ciel). Une coupe brutale, presque expérimentale dans l'orthodoxie télévisuelle qui veut que, à l'instar du cinéma classique des années 1940, jamais on ne lâche le spectateur. Rien ne nous avait préparé à cette apparition soudaine, personne ne nous a pris par la main, nous a dit où mettre les pieds. Seuls face à l'événement, face à la beauté de la coupe. Du moins est-ce ainsi qu'on s'en souvient.
Puis vint la chanson, cette drôle de chanson chantée en son temps par Alain Chamfort, Le temps qui court. Le temps avait couru en effet, des images en avaient chassées d'autres, et ces visage semblaient revenir de temps anciens comme des réminiscences proustiennes. Des visions, des sons, presque des saveurs qui semblaient venir de beaucoup plus loin que leur réel point d'origine, comme si la télévision, avec son amour du direct, dilatait inexorablement le temps, renvoyant dans un lointain sans âge ce qui était pourtant là hier. Ils chantaient, ils disaient "les hommes ont remplacé tes poupées", ils disaient "c'est le temps qui court qui nous rend sérieux", "change les plaisirs", ils parlaient "d'orgueil", de "manque d'amour",de vieillissement, ils entamaient leurs phrases par des "et finalement", des "à l'heure qu'il est". Ils parlaient d'eux, avec les mots simples des chansons de variété. Le temps avait couru et nous ne le savions pas, nous avions inconsciemment refoulé cette évidence, nos désirs rivés sur la gerbe finale de l'émission.
Je me souviens de la cruauté et de la justesse, du talent de mise en scène des organisateurs de l'émission. Les candidats avaient vieilli en effet. Ces mots dans leurs bouches sonnaient comme des vérités, à la manière d'un karaoke asiatique où la pudeur oblige qu'on fasse un détour, qu'on passe par le relais d'une chanson pour dire ce qu'on a sur le coeur. Et comme dans un karaoke ils faisaient semblant, comme si de rien n'était, ils chantaient avec entrain, dans une dernière étincelle, faisant mine d'ignorer les paroles un peu tristes, presque amères de la chanson. Ils avaient l'air plus vieux car ils étaient chargés de mémoire, ils avaient acquis une épaisseur temporelle et, dans leur échec même, semblaient avoir appris quelque chose de la vie et du temps qui va trop vite, celui du train à grande vitesse de la télévision et des mass media qu'il faut vite attraper sans quoi on reste sur le bas côté.
Puis, la chanson terminée, ils disparurent comme dans un spectacle de prestidigitation. Sans un mot de la présentatrice, sans qu'on les montre s'enfoncer dans les profondeurs des coulisses. Coupe brutale là aussi, comme si l'émission avait feint d'ignorer la terrible scène qui s'était déroulée derrière les visages enjoués et les couleurs criardes du plateau. Ils étaient venus faire un dernier tour de chant, point d'orgue de leur quart d'heure de célébrité et l'émission qui avait pris tellement de gants avec eux, qui les avait choyés telle une Big Mother comme la télévision sait en fabriquer, cette émission était passé à autre chose. Ce fut, dans le court laps de temps d'une chanson, un feuilleté dense et épais presque contradictoire avec la littéralité habituelle du direct. En cet instant microscopique à l'échelle des flux, la réalité de la télé avait vacillé.



