1 + 1 = 0 | [ cinéma ] |
Le petit garçon est parvenu tout en haut de cet immeuble en ruine, il regarde au dehors, à travers la cloison éventrée. Il voit qu'on emmène le corps de son père mort dans un corbillard de fortune, il voit et entend sa sœur qui, paniquée, le cherche, il observe la rue avec détachement, et puis il masque ses yeux, et il se tue. C'est étrange combien ce champ-contrechamp m'a donné le sentiment d'un effet Koulechov qui ne marcherait pas, qui reposerait sur trop d'artifices pour fonctionner vraiment. Il y a d'abord le regard du petit, il regarde sans voir, on sent qu'il est en lui-même, et qu'à ce titre ce qu'il a devant les yeux n'est qu'une anecdote. Il n'a pas le regard neutre de Mosjoukine, ce regard qui peut exprimer n'importe quoi, il regarde en lui, ce qui n'est pas la même chose. Et cette anecdote, elle ne le concerne plus, il est déjà condamné. Ce contrechamp ne le regarde pas, ne le réfléchit pas, il est très loin de lui. Le garçon est tout seul.
Bien sûr, il s'agit de la mort de son père dont il est et se sent responsable, mais à ce moment là, il est déjà rongé depuis longtemps. Il n'y a pas de gros plan sur le corps, pas de gros plan sur le corbillard, rien qui puisse laisser songer à un contrechamp psychologiquement marqué. La culpabilité est là, diffuse, jamais entérinée par un prégnant effet de cinéma. Au contraire l'image (le contrechamp) est presque neutre, une rue écrasée de soleil, blanche, crue, surexposée, qui donne le sentiment qu'ils ne sont pas dans le même espace ni dans le même temps. C'est comme s'il regardait une image, non la réalité. Le petit garçon est dans l'ombre, il erre dans cet immeuble comme dans une ville morte, dans le passé meurtri de la ville, tandis qu'en face de lui, dans cette irradiante lumière solaire, la vie continue avec dureté. Le champ (lui) et le contrechamp (la rue) sont comme deux corps autonomes, différenciés, sans articulation entre eux. Si une image plus une image aboutit à une troisième image (la rencontre, l'affrontement, l'attente) rien de tel dans ce film. Ici trop blanche, là trop sombre, ici trop agitée, dans le pur présent, là trop retirée, trop peu concernée.
D'ailleurs, ce n'est pas sa famille qui le trouve inanimé sur le sol, mais une inconnue, Rossellini n'offrant même pas la possibilité d'une communion dans le malheur (la troisième image). Une inconnue trouve le corps d'un petit garçon inconnu. C'est sec et sans appel. A ce moment là une image (lui) plus une image (la rue) égal zéro.
Commentaires
2006-09-11 21:57:44
Vous avez lu le texte d'Oudart, "La Suture"?
2006-09-11 22:43:22
au risque de vous décevoir, non, ça m'a toujours semblé insurmontable...
2006-09-11 22:55:24
Vous devriez le lire, ça n'est pas du tout insurmontable, et ça vous ferait avancer dans votre réflexion.
2006-09-11 23:05:46
je vais m'y atteler alors...
2006-09-14 10:29:40
très jolie et intéressante note qui omet néanmoins un facteur important: la projection des impressions subjectives de votre propre regard sur les images, notamment celles du rapport à la mort.
la parabole "allemagne année zéro" est totalement neutre et objective, seul votre regard introduit cette dimension négative sur la fin du film, vous parlez de "malheur", "presque neutre" est le reflet des transferts et projections induits par votre regard, projections que vous ignorez dans votre analyse qui se veut "objective" alors que votre regard est objectivo-subjectif.
le seul regard objectif est celui de celui ou celle qui est assis au plus profond du subjectif, là est le seul point de vue réellement clair, on trouve cela entre autres chez Rimbaud.
vous en êtes néanmoins assez proche (ceci ne signifie pas grand-chose, dans le sens où rater de peu est toujours rater).
en rappel à votre titre, la devise choisie par Nils Bohr, prix nobel de physique, est "les contraires sont semblables".
pour intégrer le film, il faut trouver qui (ou que) symbolisent les différents personnages.
2006-09-14 18:07:56
on ne peut pas vous donner tort (ni raison), je crois que vous vous trompez de cible...vous parlez d'un film comme d'un théorème mathématique, c'est curieux...je ne vois pas très bien ce qu'il y a d'objectif dans un film, enfin, je veux dire un film est aussi objectivo-subjectif...par ailleurs je revendique la part d'interprétation qui se trouve dans mon texte (mon analyse ne se veut rien du tout), c'est d'ailleurs d'avantage un texte critique qu'analytique, je ne suis pas un universitaire (et n'ai pas envie de l'être)...
et puis vous savez ce que disait Umberto Eco : dans une oeuvre, il y a les intentions de l'artiste, celles du spectateur, et celles de l'oeuvre elle-même...mais peut-être ne trouvez vous pas les sémiologues assez "objectifs" (ne voyez aucune malice de ma part dans cette dernière phrase)...
2006-09-14 18:43:41
ce film-là - la narration que vous en faites est significative- est neutre et entièrement objectif.
trouvez les correspondances symboliques adéquates et vous le constaterez.
nb: ceci n'est pas une histoire de raison ou tort, soyez-en certaine.
2006-09-15 22:00:46
Le souvenir que l'on garde des films par rapport aux films tels qu'ils sont: c'est là un des aspects les plus fascinants du cinéma. Car l'on ne se souvient jamais exactement d'un film, et chacun se le réapproprie à sa manière. Et pourtant le film original reste un socle autour duquel on se réunit.
Pour preuve lorsque vous évoquez "Allemagne année zéro". On pense tous au même film. Mais sous mon regard, je ne voyais dans la film du film aucun champ/contre-champ. Simplement le saut de l'enfant, de dos. Et l'étrangeté d'un tel point de vue, comme si la caméra incarnait le regard d'un personnage, qui attendait de voir la chute de cette bien jeune victime de guerre (ou de post-guerre).
"Les intentions de l'artiste, celles du spectateur, et celles de l'oeuvre elle-même..."
Incontestablement, c'est là un des aspects qui fait la richesse du cinéma. Néanmoins "l'intention de l'oeuvre elle-même" tient presque d'une mystique, certes séduisante, mais serait-ce le créateur de l'oeuvre qui lui inssuflerait cette capacité "autonome"?
A propos du Rossellini, j'ai découvert "Allemagne..." avant "Rome...", à rebours par rapport à leurs dates de production, et j'ai été sidéré par la force de "Rome...", par rapport à l'aspect plus "plat" d'"Allemagne..." (plat n'est pas du tout le bon terme), peut-être sacralisé par la (trop) fameuse scène que vous évoquez ici.
Belle sortie/transition du journal des morts que d'aborder un film qui traite, précisément, de la mort, qui plus est d'une mort infantile, plus déchirante peut-être que tout autre.
2006-09-15 23:19:30
Cher john,
vous omettez un point crucial (qu'en ocident à peu près tout le monde oublie), la vie fonctionne suivant un cycle immuable:
- émergence-stabilisation-destruction
donc rien n'est plus naturel que la mort.
et la mort ne correspond en fait qu'à une naissance, rien de plus, rien de moins.
2006-09-16 02:45:07
>gmc: L'objectivité, au cinéma (et même partout ailleurs) n'existe pas. Un objectif capte ce que le regard du cineaste (chef-operateur, etc) veut voir.
> JS: Le champ/contre-champ de la fin d'"Allemagne Année zéro" ne correspond pas à ce qu'on entend habituellement, de manière réduite, par "champ/contre-champ" (des personnes qui se parlent, qui se regardent, un humain qui regarde un paysage, un objet qui est vu par un homme etc.).
Il ne cherche pas à créer une ressemblance, il ne cherche pas à comparer, à faire parler l'un par l'autre. Ou, au pire, comme dit Godard des champ/contre-champ entre acteurs chez Hawks, à faire croire que tel homme et telle femme qui se regardent sont pareils (travestissement), à faire croire que ses acteurs se valent dans le systeme de production dans lequel il travaille.
Non, le "contre-champ" de la rue par Rossellini est une vision, ou plutôt une révélation: il n'est pas ce que l'enfant voit (d'où le sentiment, JS, que ces images te semblent ni dans le même espace, ni dans le même temps: elles sont irréconciliables). C'est au sens religieux qu'il faut prendre cette image. Pas psychologique. Pas symbolique non plus. Pas d'effet de montage TROP connu (koulechov).
Soit: JUSTE un regard rentré, à bout, pour lui même, CONTRE(champ) un pays détruit (pas la petite histoire familiale, pas juste le père), l'Allemagne détruite par le nazisme.
C'est très beau, et, oui, on ne peut rien y faire.
2006-09-16 02:46:28
1x1=1
2006-09-16 10:01:25
Martial,
il existe un point, un seul, où l'objectivité existe, ce point s'appelle le point d'union des contraires, il est situé au plus profond du subjectif.
c'est de ce point que proviennent par exemple les textes de rimbaud, la peinture de picasso , la musique de mozart ou les films de david lynch, par exemple. le film de rossellini est représentatif de ce regard objectif.
la plupart des gens étant égarés dans des marécages objectivo-subjectifs, à peu près personne ne sait lire cela (l'exemple éonnant dans ce domaine est rimbaud dont les textes restent un mystère pour la plupart 130 ans après leur apparition).
dans un sens, votre remarque sur le religieux est fondée, la religion "ultime" étant la cessation absolue de toute croyance.
2006-09-18 13:24:50
Martial > oui, nous sommes d'accord au fond sur le ch-cch, c'est justement ce qui m'intéresse dans cette fin, et puis aussi le fait qu'on va retrouer ce genre de procédé (mais sans la "révélation") dans tout un pan du "cinéma moderne", ça va devenir, par exemple chez Antonioni, ces espèces de faux raccords, ces plan désaccordés (il y en a un fameux dans "La Notte", une sorte de faux contrechamp justement), et plus tard encore, comme me le disait mon ami Olivier l'autre soir, dans le cinéma asiatique des années 90...
2006-09-25 14:39:43
Salut voulez vous faire un échange de liens ?



