08.11.2005

le coupable idéal

[ cinéma ]
L'autre jour Hélène me faisait remarquer que dans les comptes rendus de procès, la personne jugée est souvent décrite comme une bête. C'est assez frappant dans l'article vénimeux que Dominique Simmonot a consacré au procès de Jean-Claude Brisseau dans Libération de vendredi dernier (ici). Perfidement, la journaliste commence son article par cette histoire de cheveux gras, comme s'il fallait décridibiliser Brisseau, l'infantiliser, lui donner ce caractère fondamentalement non responsable (irresponsable) d'ordinaire accolé aux coupables. L'article est partisan (la condamnation est dans le titre) et veule dans sa façon de faire siennes les moqueries qui ont fusées à l'encontre de chaque déclaration proférée naïvement par le cinéaste.

Plutôt que cet article vite torché, cette affaire était l'occasion d'interroger l'ambiguité inhérente au cinéma, la pornographie ontologique de l'image cinématographique, étant donné que ce que l'on voit sur une bande n'est pas seulement une représentation mais aussi la manifestation réelle et sans médiation de la vie (à la différence de la peinture par exemple). Dans ce cas précis, il y a de plus le caractère fondamentalement équivoque de ces essais : ces bandes ne sont que des bandes d'essai, pas un objet fini, exposable, acceptable par contrat tacite par toutes les parties. Leur nature même fait question : comment on fait pour filmer le sexe, comment on fait un casting sexuel, si ce n'est en le faisant réellement?. Personnellement je crois Brisseau de bonne foi lorsqu'il déclare vouloir atteindre à la vérité de la jouissance, à la vérité de sa représentation, au fait de vouloir "utiliser la montée de la sensualité comme Hitchcock utilisait la peur", toutes choses qui font doucement ricaner dans le prétoire mais n'en sont pas moins justes eu égard aux autres films de Brisseau, Choses Secrètes en particulier.

De surcroît, on n'a pas pris en compte la difficulté à monter un film, opération pouvant prendre une dizaine d'années, si bien que dans cette période le corps a le temps de fâner un peu. Je ne sais pas si Brisseau a fait preuve d'une totale correction dans cette affaire. Je n'ai pas tous les éléments en main. Ce qui est scandaleux en revanche, c'est cet épouvantable retour à l'ordre moral qui irrigue les comptes rendus du procès, la parole goguenarde de la juge, le fait qu'avant même d'être jugé Brisseau est forcément coupable. Face à cette affaire on se dit que dans ce pays le sexe est encore honteux. Et qu'au fond on ne pardonne pas à Brisseau sa liberté.

Chacun jugera en son âme et conscience s'il faut ou non le soutenir. Personnellement j'ai fait ce choix. Si d'autres souhaitent faire de même ils peuvent participer à cette pétition de soutien (Signataires Brisseau).


Commentaires

oj
2005-11-08 16:16:59

Ça change un peu de ton...

Semaine du jeudi 3 novembre 2005 - n°2139 - Notre époque
Un réalisateur dans le box
Les étranges castings de Jean-Claude Brisseau
Le réalisateur de « Noce blanche » demandait à ses comédiennes de se caresser pendant les castings. Il comparaît ce jeudi devant le tribunal pour harcèlement sexuel
Le martyre du voyeur. Il a tout pour être brûlé vif, Jean-Claude Brisseau. Le réalisateur de « Noce blanche » et de « Choses secrètes » comparaissait ce jeudi devant le tribunal correctionnel de Paris pour harcèlement, escroquerie, agressions sexuelles par personne ayant autorité. Par les temps qui courent, il vaut mieux être accusé de braquage. Surtout quand on a le physique de Jean-Claude Brisseau. Pas du tout le genre de gars à inviter dans un talk-show consensuel et feutré. C'est un colosse ventru, rugueux, hirsute. Un sac à bière avec une trogne dionysiaque. Un mélange de Bérurier et de Bukowski. Un gibier de choix pour les ligues de vertu informelles qui surveillent notre société.
Le grand tort de Brisseau, c'est de se mêler de ce qui ne le regarde pas : le plaisir et l'orgasme féminins. Mais c'est justement ce qu'il veut regarder et montrer. « Mon idée du cinéma, dit-il, est d'utiliser l'émoi sexuel comme Alfred Hitchcock a utilisé la peur dans ses films, afin de parvenir à construire un suspense sexuel sans être vulgaire mais en étant absolument crédible. Et dans le domaine du sexe, les spectateurs et les spectatrices sont impitoyables : si c'est raté, ils le voient et ils s'en moquent. » Jean-Claude Brisseau traque donc l'orgasme féminin, le vrai, sur le visage de ses comédiennes. Mais c'est impossible. Le plaisir est insaisissable. Quelque part entre la simulation et l'authenticité.
Il multiplie donc les essais avec des actrices. Il leur demande de se caresser et d'échanger des caresses avec d'autres filles. Elles acceptent. Elles veulent travailler. Certaines se prennent au jeu, d'autres non. Question de tempérament, de tabous, d'humeur. Il les filme avec un Caméscope. Pas sur un plateau ou dans un studio, mais dans des cafés ou dans des chambres d'hôtel. Sans techniciens, sans directeur de casting, sans cadreur, sans assistant. Seul en face de ce mystère qui l'obsède : la petite mort érotique, le spasme, le moment où tous les masques tombent. Certaines sont engagées, d'autres non. Et c'est là que commence le drame judiciaire. Trois actrices ont déposé plainte en vertu de la loi qui sanctionne le harcèlement sexuel depuis 1992 en France. Une notion floue, le harcèlement sexuel. Laissée à l'appréciation des tribunaux. Les trois filles ont été soumises à de multiples essais entre 1996 et 2003. Elles se sont caressées et entre-caressées à en perdre le souffle. Elles n'ont jamais été retenues et ont eu l'impression d'avoir été escroquées et humiliées. Jean-Claude Brisseau aurait même dit à l'une d'elles : « Tu es trop vieille. » La passion mystique de l'orgasme n'excuse pas la muflerie.
Pour la justice, les justifications esthétiques de Jean-Claude Brisseau ne sont que des prétextes à rencontrer des filles et à assouvir ses pulsions. D'autant plus que le réalisateur se serait émotionnellement impliqué durant ces séances de casting. En clair, il se serait masturbé pour établir entre les comédiennes et lui une complicité érotique « librement consentie ». « Je suis le premier spectateur de mes films. Cela doit me faire quelque chose. » Il teste non seulement les orgasmes de ses actrices mais celui de ses spectateurs.
On est peut-être dans la perversité mais on n'est pas dans la gaudriole. Plutôt dans le sexe tourmenté. Même Me Claire Doubliez, partie civile pour l'une des plaignantes, le reconnaît : « Je ne nie pas le talent ni les souffrances de Jean-Claude Brisseau. Je reconnais que sa création est un processus douloureux. Mais il a entraîné ces jeunes femmes dans ses propres fantasmes et a exercé sur elles un chantage. Elles devaient se plier à ses volontés si elles voulaient être engagées. »
Pour la défense, ces filles avaient pris des risques en acceptant la démarche de Brisseau. « C'est un peu tard pour venir se plaindre devant la justice en petite tenue bleu marine », dit Me François Blistène, avocat de Brisseau. Il souligne que d'autres actrices qui ont tourné avec Jean-Claude Brisseau ne se sont jamais plaintes d'avoir été flouées. Ni Sabrina Seveycou qui a tourné dans « Choses secrètes », ni Fabienne Babe dans « De bruit et de fureur », encore moins Sylvie Vartan dans « l'Ange noir ». « Il faut avoir l'esprit large quand on travaille avec Brisseau, dit une comédienne. Et puis il faut savoir que les nanas sont prêtes à tout pour décrocher un rôle. » « Après tout, il n'a jamais couché avec ses comédiennes, dit une autre. A la différence de bien des réalisateurs. Il crée dans la frustration, dans l'obsession solitaire. C'est un halluciné du sexe féminin. Il ne voit rien d'autre. Pour son malheur, Jean-Claude Brisseau a oublié que l'orgasme, comme la mort, ne se regarde jamais en face. »
François Caviglioli
Jean-Claude Brisseau, 61 ans, a enseigné le français pendant vingt ans dans un collège de banlieue parisienne avant de devenir cinéaste. Il obtient à Cannes un prix spécial de la jeunesse pour « De bruit et de fureur » en 1988. Il dirige ensuite Vanessa Paradis en élève amoureuse de son professeur dans « Noce blanche » en 1989, puis Sylvie Vartan en femme fatale dans « l'Ange noir » en 1994. Son dernier film, « Choses secrètes »,est sorti en 2002.
François Caviglioli 

(...)
2005-11-08 16:41:18

très bel article...

JG
2005-11-08 23:04:02

Ayant assisté au procès, j'ai surtout été sidéré par la place qu'y trouvait le cinéma - à propos de laquelle personne ne semblait vouloir s'accorder, jusqu'au sein même des avocats de la parties civiles.
La défense (risible), la procureur (consternante), la juge, tout le monde finalement ; chacun a fait dire tout et n'importe quoi au cinéma, qu'il soit pris comme art ou comme industrie. Et lorsque l'on sait l'enjeu, il y a franchement quelque chose de dérangeant à cela...

Damien
2005-11-09 11:03:10

Mouais... Contrairement à toi JS, l'article de Libé ne me paraît pas si "venimeux", en gros l'angle c'est : "OK, il est un peu pervers, mais c'est quand même un grand cinéaste"... N'empêche que cette façon d'instrumentaliser son aura de réalisateur ainsi que le désir de cinéma de ces jeunes filles (en leur laissant croire qu'elles deviendront peut-être la nouvelle Vanessa Paradis) afin d'assouvir ses fantasmes masturbatoires est quand même assez lamentable... Je n'aime pas du tout cette judiciarisation effrénée du moindre conflit à laquelle on assiste aujour'hui, mais on peut comprendre que ces filles se soient senti flouées : elles ont donné quelque chose de très intime, l'image de leur plaisir, et qu'ont-elles obtenu ? Puisque finalement elles n'auront pas eu accès à ce monde merveilleux du cinéma, elles auront au moins gagné un peu de fric... Ce qui est drôle, c'est qu'à l'issue du procès en définitive l'affaire se résout comme une banale transaction sexe + argent, ce qui ressemble beaucoup à de la prostitution...

(...)
2005-11-09 12:15:43

Damien > on se sera pas du tout d'accord sur l'appréciation de l'article Damien; quant à l'instrumentalisation, pfff, quand on sait les saloperies qui se passent dans le cinéma, des producteurs qui couchent avec des filles en leur promettant monts et merveille puis en leslaissant tomber ensuite, simplement eux on ne les attaque pas parcequ'ils ont du pouvoir, Brisseau est un marginal dans le landernau du cinéma français, donc il n'y a aucun risque à l'attaquer...après, je ne dis pas qu'il est innocent (à mon avis c'est beaucoup plus complexe que ce qu'on nous présente, que le simple : c'est un pervers qui profite de sa situation mais c'est un grand cinéaste", je dis juste que tout est joué d'avance, et c'est cela qui est révoltant...

JG > oui, entièrement d'accord avec vous, c'est bien le problème, on n'a pas du tout réfléchi à ce que ça engage, le cinéma, la conception et la fabrication d'un film, la nature d'une image filmée, etc. Personne n'y entend rien dans cette affaire alors que le noeud de l'histoire est aussi là...

sk†ns
2005-11-09 15:26:00

Les artistes, c'est un peu comme les « jeunes » des banlieues : c'est jamais de leur faute.

JG
2005-11-09 15:51:12

Je ne cherche pas à défendre Brisseau - le témoignage de la quatrième plaignante, une gamine, est assez accablant -, mais j'affirme que ceux qui l'ont mis en accusationil y a une semaine, en particulier la représentante du ministère public, ont montré une incompétence parfaitement affligeante.

(...)
2005-11-09 15:57:20

oui, oui, don't worry JG, tout le monde avait compris je crois...

JG
2005-11-09 16:06:58

Ah je voudrais pas dire, mais j'ai cru déceler une pointe de sarcasme dans un message que je ne nommerai pas - c'est pas mon genre de cafter...

(...)
2005-11-09 16:17:15

la personne en question est en effet très sarcastique, mais je crois alors que vous n'étiez pas seul visé....-)

Yves Duel - yvesduel [at] no-log.org - http://carnetweb.info/yvesduel/
2005-11-13 16:44:18

Je n'ai pas encore bien compris ce qu'est un trackback, mais, faut se lancer, j'en ai fait un sur le billet concernant Brisseau dans votre blog, parce que je trouvais le texte riche et nuancé. mais ma position perso est assez différente --à vrai dire !

(...)
2005-11-14 18:20:19

ah, visiblement le trackback n'a pas marché (mais en même temps j'ai l'impression qu'il n'y a pas de possibilité de trackback sur mon blog...je me renseigne...)

pb - http://blog.savates.org/
2005-11-21 18:55:58

Mon point de vue sur le sujet en réponse à l'article dégueulasse de Daniel Jacob sur un blog du Nouvel Obs :
http://blog.savates.org/index.php/2005/11/22/98-choses-secretes

Sabrina
2005-11-23 16:10:14

Dis-donc, je n'aurais peut-être pas dû découvrir ton blog, j'ai lu en effet des infos sur l'affaire brisseau qui me laissent coite (je dis bien "coite", pas "coït"!):

"Ce qu'elles ont vécu (les plaignantes), toutes les actrices qui ont tourné avec Brisseau l'ont connu", selon Me Claire Doubliez, l'avocate de deux d'entre elles."

Ah ouiiii?? Je ne savais pas que moi aussi j'avais subi tout ça (attouchement digital, spectacle masturbatoire, etc) Décidément, on en apprend tous les jours...

pfff... c'est désespérant tout ce qu'on peut raconter comme conneries...

Brigitte
2005-11-29 23:28:51

Finalement tout ceci est consternant. On veut faire respecter l'image des femmes et elles même se mettent en situation d'infantilisation. "Nous, on n'en a pas voulu", "Nous, on est des victimes"
Si l'attitude de Brisseau est affligeante de profiter de son prestige pour assoubir ses panhtasmes, qu'y a t'il de la part du plaisir des jeunes comédiennes en se pretant à un jeu qu'elles pouvaient réfuser?

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