corps malades/corps burlesques | [ cinéma ] |
Revoyant ce film de Podalydès, Liberté-Oléron, un film curieux et ingrat, au comique malaisant, j'ai immédiatement repensé à cet autre film de Tom Green Freddy got fingered, film encore plus ingrat et étrange, au comique encore plus malaisant, allant jusqu'à franchir déraisonnablement une ligne au delà de laquelle on trouve une sorte d'hystérie maladive, une démence du sens et des affects. Deux films hors normes qui payent leur tribu au burlesque mais d'une façon très particulière. J'ai repensé aussi à ce film des Farrelly, Fous d'Irène (Me, Miself and Irene) où Jim Carrey fait de son corps le lieu de toutes les transformations sans en passer par les trucages ou le travestissement. Trois films où le corps burlesque est en quelque sorte un corps malade, corps réceptacle et corps symptôme de maladies psychiques plus ou moins affirmées.
J'ai pensé que c'était étrange parce qu'il ne m'était jamais apparu jusque là que les corps burlesques puissent être des corps malades. Au contraire, il me semblait que le corps burlesque était un corps "sain" et innocent. Innocent dans la mesure ou rien ne le motive que son seul être au monde. C'est Patrice ou Sébastien (je ne sais plus) qui avait remarqué la différence qui séparait le clown du burlesque. Dans Le Cirque de Chaplin par exemple, cette différence est explicitement mise en scène. Le clown sait qu'il fait rire et fait tout pour faire rire tandis que le burlesque fait rire sans le faire exprès. Il est un peu le Monsieur Jourdain du comique. C'est frappant dans Le Distrait de Pierre Richard. Un burlesque, c'est ici très précisément un être distrait, éthéré, hors psychologie, c'est à dire hors de toute détermination psychologiques autres que sa distraction au monde. On trouve ça dans certains films de Keaton par exemple, cette idée que le burlesque ne maîtrise pas les choses. Les situations sont folles mais lui n'est pas fou. Le Hrundi V. Bakshi de La Party est lui aussi un distrait dans son genre. Ses maladresses ne sont pas le signe d'une inadaptation au monde; c'est autour de lui que ça cloche, derrière l'apparente et vertueuse organisation qui préside à cette fête dans laquelle il a été malencontreusement parachuté.
Chez Podalydès, Tom Green ou les Farrelly, au contraire les corps sont fous. C'est le mouvement inverse. Il suffit de comparer le facteur de Jour de fête du père de famille de Liberté-Oléron, tous deux saisis d'une manie de l'onomatopée et des borborygmes solitaires pour comprendre ce qui les sépare. Le facteur chez Tati est un être pur, dépouillé, une figure de style. Chez le tyran domestique de Liberté-Oléron au contraire, ce "style" n'est rien d'autre que le signe d'un esprit et d'un corps malades, sujets à toutes sortes de frustrations et de rêves inaccomplis. Les onomatopées sont la manifestation de son crasseux soliloque intérieur. Même chose chez Tom Green ou le Jim Carrey de Fous d'Irène. Autant le burlesque distrait est ailleurs, hors de la vérité sociale, autant le burlesque maladif est conscient de sa condition, de son être au monde et en souffre. Conscient qu'il lui faut lutter pour survivre. Il est lourd comme l'autre est léger.
C'est que, aussi, contrairement à son frère historique, il doit faire avec la psychologie. Mélange intriguant qui est peut-être à la source du malaise, puisqu'il a en lui un réservoir de pulsions dangereuses pour son entourage. Cette alchimie de la psychologie et du burlesque, peut-être la trouve t'on d'une certaine manière chez un Jerry Lewis dont le corps est lui aussi celui d'un transformiste naturel. Pourtant le malaise ne pointe jamais vraiment. Le corps malade y est encore emprunt d'une certaine innocence, de celle qu'on attribut généralement aux enfants. Podalydès dans Liberté-Oléron est peut-être lui aussi cet enfant, mais alors un vieil enfant, un enfant pervers et malheureux. Régression, difficulté de passer à l'âge adulte (Freddy got Fingered), bloquages momentanés dans sa vie d'adulte, dérèglement des sens, ce burlesque là n'est jamais loin de l'horreur.
ps : pour ceux qui l'aurait raté, une très belle émission sur Pierre Clémenti ici (lien valable jusqu'à dimanche)...
Commentaires
2006-03-22 17:19:51
après le noir, le vide laissé par le deuil
puis
le sas de ces visages loins-proches
l'intellect peut retrouver sa place ?
2006-03-22 17:49:02
T'aurai pas le mail de Roger please... Merci Jean sou
2006-03-22 19:45:28
Je pense que parmis les lecteurs de ce blog, je dois être l'un des seuls à avoir vu Pierre Clementi nu en vrai ( à 1 metre de moi qui l'étais également nu!!!!)
2006-03-22 20:58:56
C'était aux trois jours ?
2006-03-23 01:09:13
Liberté Oléron, un film qui manquait singulièrement d'ambition et qu'à l'époque, je n'avais pas apprécié, déçu que j'étais par la mesquinerie de son propos, l'étroitesse du point de vu, alors que j'avais beaucoup aimé "Dieu seul me voit".
2006-03-23 01:22:36
Tlön > adepte du naturisme quelle révélation!
Pradoc > c'est effectivement la limite du film, cette relative étroitesse de point de vue, mais il y a un vrai travail de cruauté qui m'intéresse quand même...
Christie > ----;-)
2006-03-23 09:12:22
Je ne vois aucune mesquinerie dansLiberté Oléron, bien au contraire. C'est même l'essence du burlesque décrit par J.S. (en passant, belle analyse d'un objet qui me tient vraiment à coeur... suis impressionné par sa justesse et sa clarté) que de s'excéder de la sorte, déborder du cadre étroit dans lequel il se trouve cantonné. Le film fait preuve d'une ambition folle (le travail sur la bande-son, ahurissant), ne serait-ce que du fait de la douleur qu'il porte et qui l'aiguillonne : le suicide (je crois) du plus jeune des frères Podalydès qui, forcément, est un peu le terreau de la collaboration de Bruno et Denis. Il y aurait long à dire, encore, sur ce comique de fratrie qui vit l'individuation comme un drame corporel - le modèle Deux en un des Farrelly. Si l'horizon de ce burlesque est effectivement le genre horrifique, son fondement est probablement à chercher du côté d'une innocence abîmée, d'une unité première perdue. Sa cruauté n'est jamais qu'à hauteur de la violence à laquelle il répond.
Dans un autre registre, l'observation se vérifie encore avec le dispositif mis en place par Larry David dans Curb Your enthusiam. Ce qui rend si attachant son personnage, je pense, c'est précisément qu'il ne cesse d'osciller d'un état à l'autre du burlesque : tantôt corps aérien, longiligne, plastique, comme de passage dans un monde qui tourne en dépit du bon sens et tantôt dans un excès de conscience de soi, tyrannique et hypocondriaque. Et là série se bonifie à mesure qu'elle trouve non pas un point d'équilibre, mais plutôt de convergence entre ces deux pôles.
2006-03-23 14:10:21
Liberté Oléron est quand même un film très "petit bourgeois" qui se contente de dépeindre la banalité d'une famille sur un mode mineur. A aucun moment, le film ne veut faire oeuvre, il se cantonne à une modestie un peu burlesque mais qui ne déborde jamais du cadre, on est vraiment dans la satire au pastel. Et à mon sens, le film était trop délavé dans ses intentions pour accéder jamais au véritable comique.
2006-03-23 15:21:12
Il me semble qu'il y a depuis le début des "corps maldes" dans le burlesque, moins ceux des grandes stars que des seconds couteaux : strabisme de Ben Turpin, maladresse de Al St-John, et tous les patauds de chez Mack Sennett... Tu dis que le burlesque fait rire sans le faire exprès : c'est souvent vrai pour Tati par exemple, moins pour Chaplin, qui est assez volontaire dans ses gags. Keaton aussi fait preuve d'une grande maîtrise de son corps et de l'espace qui l'entoure (je pense à ces plans ahurissants dans "La Maison démontable" où il joue en virtuose avec les pans de la maison, l'échelle, etc.). Enfin, n'oublions pas le grand pionnier du burlesque "malade" et régressif : Harry Langdon.
2006-03-23 15:44:03
RElance bientôt du burlesque avec un film belge, L'Iceberg, intéressant parce qu'assumé et tenant le cap, de bout en bout, sans jamais se noyer.
auto-promo : http://www.filmdeculte.com/film/film.php?id=1267
2006-03-23 17:23:59
Pradoc,
C'est quoi un film "petit bourgeois" ? C'est mal ? Apparemment, oui. C'est quoi "faire oeuvre", "accéder au véritable comique" ? Pouce levé/pouce baissé ; ceci est de l'art et ceci n'en est pas... Mais encore ? Toujours dangereux, le discours d'autorité culturelle : on risque de passer à côté du film - en l’occurrence, chercher la satire quand il n'y en a résolument pas. Je n'ai pas l'impression que les deux frères règlent leurs comptes avec une famille, ni même un milieu (en gros, la frange inférieure des classes moyennes). Et c'est précisément parce que le film est ambitieux qu'il n'en reste pas à une approche normative, le procès du père ou la critique des valeurs d'une classe. Sans doute est-ce un peu délicat à saisir, fragile - ça se joue essentiellement sur le mode du brouillage esthétique : une bande-son presque bruitiste ; la distorsion de la langue à force de raffinement technique, le chevauchement des réparties comme dans des mondes langagiers dissociés ; l'étirement temporel et la pesanteur des corps, écrasés par la chaleur, enfoncés dans le sable, immergés en mer, etc. Essayer de tirer les moyens du cinéma dans trois directions a priori peu conciliables : celle des réminiscences sensorielles (la madeleine des souvenirs de vacances), l'empathie (ce qu'éprouve le père, la petitesse de son existence et la grandeur de sa vie rêvée) et la procédure d'objectivation des processus sociaux à l'œuvre (les détails plus vrais que nature, mais surtout, le drame qui se joue en creux, notamment pour le plus jeune frère). Bref, difficile à balayer d’un haussement d’épaules…
2006-03-23 18:04:39
Ce que tu as écris Exit Option, pour moi ce n'est que des mots, et je ne retrouve pas du tout le film que j'ai vu et dont la minceur me semble ne pas mériter un tel déploiement d'intelligence.
Liberté Oléron est simplement un film moyen, ce n'est d'ailleurs pas très grave, mais je crois que c'est lui faire du tort que de vouloir le hisser à des hauteurs auxquelles, il n'avait même pas pensé. Et s'il y a pensé, c'est pire.
Petit bourgeois, évidemment que c'est mal, ça veut dire versaillais qui plie sa chemise sur sa chaise avant de se coucher. C'est l'équivalent de "petites affaires" ou "soirée pyjama".
Désolé pour le mauvais esprit...
2006-03-23 18:10:26
Va reagrder sur allociné. Il y a une quasi-unanimité pour dire que Liberté Oléron est moyen.
2006-03-23 18:15:36
...qui plie sa chemise sur sa chaise avant de se coucher.
C'est pourtant bien pratique quand on la remet le lendemain !!!!
Liberté Oléron disons que dans le genre mineur, ce n'est pas mal.
C'est comme au PS, il faut savoir faire la synthèse !
2006-03-23 18:21:45
oops...Pradoc, je crains que votre dernier argument ne soit contre-productif...tant pis le mal est fait
2006-03-23 18:49:57
C'est voulu, je voulais laisser à "Exit Option" une porte de sortie...
Moi, je dors tout habillé comme Brecht.
2006-03-23 21:23:47
"Mon personnage de l'Idiot joue à la fois le schlemiel (le type qui renverse les verres) et le schlemazel (celui sur qui les verres sont renversés). En le jouant, j'ai toujours une claire conscience des trois facteurs : subir, s'infliger et infliger à autrui, accidentellement ou volontairement, mais je ne suis pas centré sur eux. Ils vont et ils viennent selon le moment."
Jerry Lewis - Quand je fais du cinéma (Buchet/Chastel - 1972)
2006-03-23 22:04:34
Rien de neuf sous le soleil... Que de lieux communs et de généralités ! Vous devriez revoir les films avant d'en parler... Reste un ensemble assez burlesque en effet.
S.
2006-03-23 22:21:39
Voila ce que l'on peut appeler une con-tribution !
2006-03-24 12:20:30
Damien > ce que tu décris ce sont des corps bizarres, hors normes, mais pour moi ce ne sont pas des corps malades; ils sont tout aussi "purs" que ceux de Keaton ou Tati; qu'ils soient patauds, oui, mais c'est aussi un des propres du burlesque; précisément dans La Party, le corps est pataud, maladroit, mais ce n'est pas pour autant un corps malade (au sens ou le corps malade du burlesque est inévitablement lié à un désordre psychique)...
Sur Chaplin, c'est vrai qu'il est davantage interventionniste, mais là encore si Chaplin cinéaste décide de faire rire (comme tout burlesque) son personnage ne cherche pas à faire rire (enfin, c'est partiellement faux parce qu'effetivement, il y a parfois de l'espièglerie chez lui, comme si son personnage savait parfois qu'il avait des spectateurs)...
Quant à Keaton, oui, grande maîtrise du corps, mais précisément dans la maison démontable son corps est victime des éléments, on est dans la non maîtrise aux choses...
Sinon, j'aurai tendance à partager le point de vue et de Exit Option (même si j'ai un rapport ambivalent à ce film), dans la mesure ou effectivement il n'y pas vraiment de critique de classe, on reste dans le format intimiste il me semble...
(et belle citation de Jerry Lewis)
2006-03-24 13:09:54
A propos de Buster Keaton cette histoire dont je n'ai jamais su si elle était vraie :
Keaton est dans son lit malade, une personne qui se trouve là remarque : il ne vit plus.
Une autre de dire : Il faut lui toucher les pieds, les morts ont les pieds froids.
Et Keaton de rétorquer : pas Jeanne d'Arc et il mourut.
2006-03-25 01:17:32
Darry Cowl dans un autre genre, celui du post-ado onaniste, le tripo(r)teur, le super geek de ces dames, était lui aussi un grand monstre malade à sa manière...
2006-04-01 15:10:33
A propos des corps malades et du burlesques, peut-être cet article peut-il t'intéresser > http://www.objectif-cinema.com/article.php3?id_article=3640



