22.1.2006

mystique des visages

[ cinéma ]
Qu’est-ce qu’on veut d’un acteur ou d’une actrice ? Qu’il nous trouble, et qu'en même temps quelque chose nous échappe, quelque chose nous ravit. C’est du domaine de l’émotion. Pour moi, le cinéma n’est pas fait pour raconter des histoires mais pour mettre en lumière des émotions. Cela relève de l’intimité. Il y a forcément un rapport extrêmement intime, à un moment, entre le metteur en scène, la caméra et les acteurs. Du moins pour les scènes qui vous coupent le souffle. C’est parfois presque rien, un gros plan sur un visage. J’appelle ça filmer des visages nus. On parle de la nudité comme s’il s’agissait de culs et de fesses, mais moi je pense qu’un visage nu c’est extrêmement troublant et indécent. C’est un visage qui vous laisse voir l’intimité et l’intérieur de la personne, dans ses émotions les plus intimes. Quand on filme un visage nu dans une émotion très intime, c’est quelque chose d’extraordinairement troublant. Et ça évidemment ce n’est pas dans le code pénal français. La nudité des visages, c’est la nudité de l’âme. Il n’y a pratiquement pas de nudité du corps. Ou alors elle est rentrée dans les mœurs avec ce qu’on appelle les magazines de charme. Qui n’ont aucun charme et qui sont d’ailleurs tout à fait inintéressants.

(...)

Je me souviens de dames qui sortaient de
Parfait Amour. Je les entendais dire en hurlant « ce film est idiot, les gens sont toujours nus ». Or mes acteurs avaient absolument refusé de se déshabiller. Ils étaient dans des scènes très intimes, des scènes de passion physique, mais ils étaient enroulés dans des serviettes éponge rose fushia, ce qui est extrêmement troublant pour le metteur en scène et décourageant pour le chef opérateur. On ne filmait que leur visage. Et le spectateur les voyait entièrement nus tout au long du film.

(...)

Le trouble ce ne sont pas les seins, le cul, la chatte. Ce n’est rien de tout ça qui montre le trouble ou le désir, et qui va faire le passage du tabou, le passage de l’émotion, de la honte et du désir chez le spectateur qui avale sa salive en secret. Non, c’est le visage. Ce qu'il faut filmer c’est le visage de ce corps là, qui est dans cette situation là. C’est cela qui est insupportable au spectateur. Des chattes en gros plan il les supporte très bien. Parce qu’elles n’ont pas d’émotion. Si c’est ce corps là qui a ce visage là, alors on a le souffle coupé.


Catherine Breillat dans l'émission d'Hélène Frappat et Angélique Tibau diffusée sur France Culture Rien à Voir.


Commentaires

GrB
2006-01-22 12:29:41

bien sûr tout ça est vrai, mais ca n,'empêche pas Breillat de filmer des chattes en gros plan. tout ce qu'elle dit on le trouve plutôt chez d'autres cinéastes de la sexualité, cette idée du visage nu, je le vois chez Kazan ou Bergman ou MIzoguchi, qui n'ont pas eu la même liberté qu'elle. c'est d'ailleurs la limite que j'ai toujours trouvé à Breillat, ses films ne sont pas à la hauteur de son idée du cinéma, et je crois que dans ce cas, il vaut mieux avoir une idée moins haute du cinéma. (car les belles idées ne font pas forcément de beaux films) puis je me souviens de longues heures d'interviews avec elle, de monologue où elle semble regarder à travers toi, préoccupée uniquement de soin discours mais très peu sensible à ta présence, je me suis dit, si elle regarde ses acteurs comme ça, je comprend qu'elle finisse toujours par leur filmer la bite parce qu'elle a pas l'air de voir grand chose d'autre en fait, d'ailleurs chez elle y avait des totems africains avec des phallus énormes, je me suis dit, ah oui ben le cinéma de Breillat c'est ça, son idée de l'homme c'est Rocco Siffredi.

(...)
2006-01-22 13:12:01

Je me doutais bien qu'en mettant cette citation, certain lui tomberaient dessus...welcome donc GrB!

Evidemment je ne suis pas d'accord avec toi, je n'aime pas tous ses films mais je pense que c'est une grande cinéaste, une des rares dont j'ai envie de voir le prochain flm avec impatience, mais bon, ça ne regarde que moi...

Elle ne nie pas filmer des chattes en gros plan, c'est justement ce qu'elle dit quand elle parle "du visage de ce corps là", c'est l'interaction des deux qui l'intéresse; et puis il suffit de voir ses films pour comprendre que oui, il y a chez elle une vraie mystique des visages; c'ets bien ce qu'elle dit : on ne retient que les chattes (même quand il n'y en a pas!) ou les bites dans son cinéma...

après je te l'accorde, sa vision des hommes n'est pas très reluisante, mais les femmes ne sont pas en reste non plus, elles ne sont pas angéliques, c'est cela qui est beau chez Breillat, cette essence de méchanceté...

GrB
2006-01-22 14:20:57

malgré tout je trouve Brisseau dans "choses secrètes" plus proche de ce que dit Breillat qu'elle même dans tous ses films.

Je la respecte car je pense qu'elle est courageuse, mais j'ai toujours trouvé quelques chose d'anémié dans ses films, de non-érotique aussi... il me semble que ses personnages sont regardés sévérement et sans amour.

JG
2006-01-23 12:49:02

Le premier paragraphe est issu des minutes du procès Brisseau ?

(...)
2006-01-23 13:27:48

non, non...je ne savais pas qu'elle avait témoigné! (sérieusement, elle a témoigné?)

(en revanche, dans cette même émission, elle défend Brisseau avec beaucoup de justesse...)

JG
2006-01-23 13:37:35

Non non, je plaisantais (hum...) parce que le fond du texte ressemble beaucoup à des propos qui ont été tenus lors du procès.
Breillat n'a pas témoigné - c'est malheureux, peut-être un peu moins d'absurdités auraient alors été dites ce jour là. Elle n'est intervenu que très indirectement, à travers un article du Monde paru la veille du procès et cité très lacunairement par les avocats de la partie civile, contre Brisseau.

Sinon je partage un peu le point de vue de GrB. Si, sur le papier, les propos de Breillat m'interessent, ceux de ses films que j'ai vu (tous depuis "Romance" - on me dit souvent qu'il me manque les meilleurs, les premiers) m'ont toujours paru assez atroces. Il y a un écart important je crois entre ce sur quoi elle théorise et ce qu'elle filme, un écart qui ne tient pas qu'à la réussite esthétique de ses projets.

(...)
2006-01-23 14:23:06

elle n'est pas très aimée, ça je sais (elle ne fait rien pour)...

personnellement je ne trouve pas ses films atroces mais peu aimables, c'est ça que j'aime bien...je crois que la grosse erreur justement est de la comparer à quelqu'un comme Brisseau, dont le cinéma est radicalement différent : Brisseau cherche une vérité de l'érotisme, ce qui n'est pas le cas de Breillat. Elle ne cherche en aucun cas à faire des films érotiques, ou du moins dans lequel il y aurait de l'érotisme, elle cherche une vérité de l'être mais pas dans l'érotisme, même si ses acteurs sont fréquemment dans le cadre d'un dispositif érotique (je dirais plutôt d'ailleurs : dispositif sexuel). A la limite, elle travaille davantage sur le dégoût (de soi, de l'autre, de la situation), c'est une mystique un peu retorse Breillat, elle est assez "sadienne" dans son genre...de toute façon il y a trop de mots, on parle trop chez elle pour qu'il y ait érotisme au sens où on l'entend communément, je veux dire ce ne sont pas non plus des mots de l'érotisme, il n'y a pas de chuchotement, ça ne caresse pas, c'est dur comme la pierre...(parfois la méchanceté vaut mieux que l'amour de ses personnages, parfois seulement...)

Elle a fait un bel autoportrait d'elle même dans "Sex is comedie" (beau film sous-estimé); j'aime aussi pas mal "A ma soeur", assez culotté je trouve, très macabre (pour ce qui concerne les plus récents; je te concède que Anatomie de l'Enfer ou Romance sont assez râtés...mais 36 Fillette par exemple est un chef d'oeuvre...)

GrB
2006-01-25 00:49:53

"Sex is comedy", m'avait séduit mais j'ai été très agacé en le revoyant, le discours est trop rodé, et il y a même une complaisance de Breillat face à son propre discours, et le cinéma n'est pas fait pour ça je trouve (Antonioni a fait plein de fois son autoportrait en cinéaste, mais il y subit le même sort que ses autres personnages, il ne les domine pas et ne se "déverse" pas ainsi dans son film.)

"tapage nocturne" son premier film avait bien plus de charme, c'était aussi un autoportrait. "Sale comme un ange" (le truc qu'elle a fait avec le reliquat du scénario de "police") est passable, Brasseur y est très bien...

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