31.8.2006

quelque chose d'organique...

[ cinéma ]

La jeune fille de l'eau est un drôle de film. Peut-être mineur (peut-être) mais un beau film. Le premier de Shyamalan qui me plaît sans réserve et qui m'émeut, et m'a amené au bord des larmes. Le premier qui me semble vivant, organique et donc un peu maladroit, qui déborde et prend le risque de perdre l'adhésion du spectateur, qui se met à nu et ne se contente pas de s'abriter derrière une habile mécanique d'horloger narquois (c'est peut-être ça mûrir, se colleter au vivant), c'est un film de chambre qui est en même temps une cosmogonie. Le plus beau car peut-être le plus ingrat, le plus spielbergien (c'est un peu son Rencontres du 3ème type), le plus explicitement théorique ("meta" comme on dit) et donc le moins théorique (puisqu'il désamorce toute approche théorique en étalant son bagage sous nos yeux - la jeune nymphe se prénomme Story, c'est dire si à broder dessus on s'expose au ridicule - là où l'abyssale vide du Village laissait toute latitude pour gloser sans fin), le plus candide jusque dans ses petits gags malicieux (même les piques contre Manny Farber n'ont pas gâché mon bonheur), le seul Shyamalan où il s'agit, pour le film, de se réaliser, de s'étoffer et s'épanouir jusqu'au final afin de naître à lui-même, là où les twists des oeuvres antérieures renvoyaient ce qui les précédaient à une certaine forme de vacuité. C'est cela qui est beau ici, la fin est une naissance là où dans les twist-films la fin était une mort, une déflation. Dans La jeune fille de l'eau, ce à quoi nous assistons est une floraison - tout est accompli.


Cette floraison, on la retrouve jusque dans la forme. Il faut voir ce début où Shyamalan refuse de faire un seul champ-contrechamp (enfin il y en a peut-être un ou deux qui traînent, mais dans des proportions infinitésimales alors) refus qui pourrait passer pour une forme de coquetterie stylistique dans un premier temps. En même temps c'est assez fascinant de le voir trouver des solutions pour éviter, autant qu'il le peut, cette figure canonique du champ-contrechamp. Et puis, on pressent lentement pourquoi Shyamalan recule ce moment fatidique où il ne pourra plus faire autrement que d'en faire un, de champ-contrechamp. On comprend qu'il attend la rencontre, car, comme dit l'autre, la figure du champ-contrechamp est celle par laquelle un cinéaste crée événement entre deux termes (et comme dit l'autre encore, un plus un égal trois, les deux termes de la rencontre et la rencontre elle-même). Et ce champ-contrechamp finit par advenir, lorsque Cleveland Heeps, le gardien solitaire, se réveille et découvre la nymphe. Alors la courtoise mais un peu fausse proximité des êtres, sans cesse dans le même plan, qui avait prévalu jusqu'alors, laisse place à l'événement d'une rencontre unique. En champ-contrechamp donc. Il me semble qu'un homme capable d'une telle économie, d'une telle science sensible du montage, n'est plus seulement un auteur ou un habile metteur en scène, c'est, véritablement, pleinement, un cinéaste.

 

à lire, ici aussi... 



Commentaires

eliot
2006-08-31 10:51:38

Est-ce qu'il suffit d'être un phobique du champ-contrechamp pour être un cinéaste? N'esr-ce pas plutôt la marque d'une surconscience de sa mise en scène ? Pour preuve, les films de Biette et Skorecki sont aussi remplis de "trouvons des solutions pour faire dialoguer les personnages dans le même plan" qui sentent le surmoi critique.

John Mohune - john.mohune [at] orange.fr
2006-08-31 10:51:46

Double bonne nouvelle sur ce billet.

1°/ JS reprend ses critiques, et nous ne pouvons que nous en réjouir.

2°/ Le dernier Shyamalan vaut la peine d'être vu, du coup je me déplacerai peut-être pour aller le voir, et pourtant ce n’était pas prévu. Car après avoir vu le lamentable « The Village » (je vois que nous sommes d’accord), je pensais qu’on ne m’y reprendrai plus à aller voir un film de Shyamalan – et pourtant [boutade], le réalisateur était estampillé « auteur » dans le numéro estival des Cahiers, ce qui n’est pas rien – par ailleurs Spielberg est aussi progressivement consacré auteur… Le thème de la rencontre (votre référence à celles de Spielberg justement) mis en relief par cette utilisation du contrechamp repoussé jusqu’à l’inévitable, donne à lui seul envie de découvrir le film.

Et c’est là où le second point rejoint le premier : la figure d’un vrai contrechamp au cinéma marque la figure du blogueur face à l’internaute. C’est un peu extrapolé, mais après tout, vous avez bien élevé Shyamalan au rang de cinéaste – pourquoi pas, je rappelle que je n’ai pas vu « Lady in the water ».

Sur l’utilisation des qualificatifs concernant les réalisateurs, et il faudra peut-être y revenir, qu’est ce qu’un auteur ? N’est-ce pas justement un véritable cinéaste ? Ou bien un cinéaste est-il plus, ou autre chose, qu’un auteur ? Le terme « d’habile metteur en scène » est-il synonyme du mot auteur ? Ainsi un auteur ne serait « que » une sorte d’honnête technicien de cinéma, avec un brin de bon sens et d’intuition pour réaliser un film modeste.

Cette question me fait repenser à l’ouvrage de feu Jean-Claude Biette : « Qu’est ce qu’un cinéaste ? » …

PS à JS : ma lanterne est vacillante, et ne m’éclaire pas toujours aussi bien que je l’espérerais… en revanche, guidé par la lumière, je me dirige vers là où elle se trouve. Et paradoxalement, dans ce « journal de l’effroi » où tout n’était qu’ombre, j’en ai trouvé. Peut-être car pour qu’il y ait ombre, il faut qu’il y ait lumière…

Sébastien
2006-08-31 18:29:53

Je l'aime aussi sans réserve. Tu me prends de court : je prévoyais un prochain billet sur le film, qui me semble être exactement à l'endroit où se tient le cinéma américain le plus contemporain... Contrairement à "Flandres", fiasco total et film entièrement soumis à une mise en scène si mauvaise que j'en étais très en colère en sortant du film. Indéfendable pour moi : pitié, jeunes cinéastes, ne cherchez plus après Bresson ou Kubrick : eux sont de grands solitaires, pour vous, c'est une impasse!

(...)
2006-08-31 22:32:57

Eliot > nulle phobie du champ-contrechamp, puisque par la suite il y en aura pas mal, ce que je voulais souligner c'est à quel point il y a une pensée sensible du montage, ça n'a rien à voir avec un surmoi auteuriste, il n'y a pas volonté de "faire signature" en évitant de prime abord le ch-cch, mais au contraire une manière de magnifier le moment de la rencontre au moyen d'un procédé qu'on aura pas vu jusque là, et donc d'accentuer la surprise, la découverte...d'ailleurs c'est je pense imperceptible pour la plupart des gens, il n'y a aucune volonté d'épate dans ce geste esthétique, je trouve ça même assez fin...

John > impossible de remettre la main sur le texte de Biette mais j'y ai pensé évidemment...je ne sais plus très bien ce que Biette disait, mais il me semble que l'auteur était celui qui justement brillait par sa signature (reconnaissable entre mille), peut-être qu'il y avait quelque chose de l'ordre de la sociologie, du statut social, derrière cette notion, le metteur en scène c'est il me semble davantage quelqu'un sachant "mettre en scène", au sens du théâtre presque, capable de se couler dans le moule d'une histoire; je crois que le cinéaste était un peu plus que ces deux réunis pour Biette, quelqu'un qui a un peu plus qu'une signature, plus qu'une habileté à mettre en scène, quelqu'un qui a un monde (et pas seulement un imaginaire), un monde de cinéma autant qu'un monde réel...bon je dis peut-être des bêtises, il faut vraiment que je retrouve le texte, trop longtemps que je l'ai lu...ce n'est peut-être pas uniquement cette histoire de ch-cch qui donne à Shyamalan ce statut de cinéaste aujourd'hui, c'est un ensemble de choses qui pour moi font qu'il dépasse le simple démiurge talentueux pour nous proposer, vraiment, son monde...

Seb > suis curieux de lire ton texte...pour le Dumont, je ne suis pas aussi sévère que toi mais ça ne me parle pas du tout, il y a deux ou trois scènes dans le désert que je trouve assez réussies, notamment quand ils sont pris en embuscade, cette espèce de discrétion quand les soldats meurent sous nos yeux, c'est très troublant (une tête s'affaisse, quelqu'un vient de mourir, c'est tout)...en revanche il y a tout un tas de scènes ridicules (et puis bon, il recycle un peu beaucoup dans les parties flandreuses) ou carrément ratées à mon humble avis (la scène de viol par exemple)...et oui, s'inspirer des grands solitaires se fait au risque du pastiche ou de la copie désincarnée, c'est certain...(mais qu'est-ce qu'un cinéaste solitaire d'ailleurs, au juste?)

Slothorp
2006-09-01 01:01:11

Je vois bien dans le Dumont tout ce qu'il y a de figé, une mise en scène parfois appuyée et qui chercherait l'épure en même temps que l'épate, manière de jouer une sidération sans se sentir putassier, mais qui finalement se neutralisent l'une l'autre. Mais parler dans le même paragraphe de "fiasco total" pour ce film et d'amour sans reserve pour le Shyamalan me laisse pantois. Je viens de voir la jeune fille de l'eau et en sors abattu, abruti et écoeuré. J'ai pourtant bien aimé son côté théorique sans afféteries, cette espèce de métaphore heureusement limpide qui s'éteint avec le personnage de Farber (bon sang que cette scène-là peut être laide d'ailleurs, encore plus qu'un gimmick à la Jonze-Kauffman) mais tout cela pour en arriver à une justification de la croyance comme lien communautaire avec tout ce que cela emporte comme imagerie pénible parce que littérale, plate, imagerie qui devrait lui ouvrir les plateaux du prochain Harry Potter. Le film se termine comme un vomi Disneyien où on aurait foutu au placard la vilaine sorcière parce qu'il ne faut pas desesperer l'humanité rien que cela. Il y avait dans Incassable un personnage formidable dont la croyance passait par le regard de son fils et assurait finalement la possibilité d'une transmission. Il y avait un sujet ( au sens d'une subjectivation) qui se formait de manière spéculaire (une vraie idée de cinema). Il y avait dnas le village une interrogation angoissée sur les vertus politiques de cette croyance au sein d'une communauté. Et tout cela passait par une mise en crise de ce qu'on voyait. Mais là, c'est littéral, toute la négativité a été expulsée et ça ne rend plus compte de rien. Si c'est cela l'endroit où se tient le cinema americain le plus contemporain, alors soit ce cinema ne nous parle plus, soit nous sommes tous morts.

Sébastien
2006-09-01 16:59:02

Quel contresens faites-vous ! Mais j'y reviendrait plus avant dans un prochain billet, donc.

Slothorp
2006-09-01 17:56:26

J'ai été trompé par mes sens. C'est affreux.

.Moland.Fengkov.
2006-09-02 02:08:53

Je ne suis pas un fervent admirateur de Dumont (sorti énervé de l'Humanité, consterné de 29 Palms, et fini à la soirée pas terrible de HPG après Flandres...), mais je ne comprends pas que Flandres, qui s'avère son film le plus limpide et le plus abordable, continue à diviser autant. Maintenant, comparer Flandres à la Fille de l'eau, je ne comprends, à mon avis, c'est là que réside le contre-sens, voire le non-sens. Autant comparer Tropical Malady à Taxi. Les plumes péremptoires sont finalement à l'image du film de M. N.S. Elles comptent sur la bêtise et l'ignorance d'autrui pour se montrer plus malines. En d'autres termes, Shyamal' part du principe que le spectateur est un imbécile, et qu'il va pouvoir le berner. En cela, il ne montre aucun respect mais que du mépris. Car il n'est question que de ça dans son film (je ne parle pas de son cinéma, je trouve que le Village est son meilleur film, car au contraire des précédents, il ne joue pas sur le fantastique, mais uniquement sur la croyance, ce qui fait que le twist final ne met pas à mort le film, mais lui ouvre de nouvelles perspectives) : tromper son monde. A coups de fausse modestie (il s'attribue quand même le rôle d'un écrivain soi disant sans prétention dont l'oeuvre unique va changer la face du monde. Rien que ça. Et le titre de ce brûlot ? "Petite cuisine", autrement dit, un titre sans prétention... Bref, apparemment modeste, le pesonnage vit avec sa soeur, ne semble pas être un modèle de réussite sociale, mais tout de même sera le type qui changera la face du monde).
Fausse modestie et lâcheté : sachant très bien que son film allait recevoir les foudres de la critique, il prend les devants, se moque desdits critiques en leur disant clairement : "vous croyez tout savoir, eh bien je vous emmerde, vous allez passer à côté de mon film" : le personnage du critique ne sert qu'à assurer sa défense, dans le film, il est bien sûr antipathique au possible, possède la tête du frustré de base, se montre arrogant (on en croise plein des comme ça, dans la vraie vie, ceci dit...) en croyant tout savoir, adopte un ton péremptoire, énumère les codes du film d'horreur, avant de montrer au spectateur idiot (ou pris pour tel par le réalisateur) qu'il s'est trompé sur toute la ligne. La preuve : c'est le seul personnage à mourir.
Eh les kids, vous aviez pas remarqué le gosse du cruciverbiste qui n'arrête pas de déblatérer devant ses boîtes de chocopops ? Vous n'aviez pas deviné que c'est lui l'interprète et non son père ? Pourtant, dieu sait si Shyamal'en rajoute une couche à chacune de ses apparitions. Pour le peu de spectateurs qui auront compris (car ils sont idiots, rappelons-le), le jeu devient alors celui de trouver les vrais rôles des personnages... Jeu futile et un peu ridicule, le cinéaste en est conscient, alors usant à nouveau de mauvaise foi, il se cache derrière un pseudo second degré, trop malhonnête pour être drôle. Le coup de la pile de boîtes de céréales ? Trop drôle ! Traduisez : "je sais que mon personnage est ridicule, aussi pour le sauver, comprenez que tout ceci n'est que du second degré..."
Je trouve le post de JS sur cette idée de champ-contrechamp assez intéressant, mais ce qui me chagrine, c'est que la fameuse rencontre ne contient pas plus d'émotion que si Cleveland avait trouvé chez lui à son réveil une plume d'autruche.
Je peux comprendre qu'on puisse avoir envie de croire à cet univers construit de toutes pièces, à cette cosmogonie, mais comment y croire quand l'auteur n'ycroit lui-même pas. il n'assume pas son conte, ou ne sait pas trop à quel public il s'adresse (des gens aussi lâches que lui ?), aussi se cache-t-il derrière cette malhonnêteté, cette mauvaise foi, ce second degré qui sonne faux, bref, ça manque trop de conviction pour que je suive. JE parle à la première personne, car mon avis (qui ne vaut rien) n'est pas la vérité. Je constate juste qu'on ne s'énerve pas à la sortie des mêmes séances.

Hyppogriffe - http://notremusique.blogspot.com
2006-09-02 17:43:42

Eh bien, « on est tombé bien bas bien bas » comme disait le grand George. Sérieusement, J.-S., rarement les effets destinés à produire sans trop d’effort de l’émotion en conserve n’auront été aussi visibles dans un film américain contemporain : musique grandiloquente, héros maladivement modeste et, bien sûr, en deuil, jeune fille fragile aux prises avec une grosse méchante bête, gentillesse générale dégoulinante (sauf, bien sûr, le méchant critique de cinéma, comme s’il ne devait pas lui aussi croûter comme M. Shyamalan). Au moins DePalma, avec ses grosses ficelles, a la vague prétention de (et, l’accompagnant, l’impuissance à) s’inscrire dans une histoire du cinéma. Dans le Shyamalan, rien de tel : son film combine la puérilité du conte « tous publics » avec l’arrogance de ses gros moyens. Votre mystique de mise en scène est excitante, J.-S., mais bien qu’elle nous vienne tout droit de Rivette et de son culte du « secret de la mise en scène », elle renvoie ici à un fantôme de talent : il n’y a pas du tout d’absence de champ-contrechamp, et de pensée qui irait avec, dans « La jeune fille de l’eau ». J’ai compté beaucoup de champs-contrechamps très banals tout au long du film, et ce que vous avez pris pour une révélation n’était sans doute que votre émotion de petit garçon au moment le plus fort du film. « La jeune fille de l’eau » n’est que l’histoire niaise d’une « fête des voisins » comme on les connaît, agrémentée d’un petit monde parallèle pour la bonne bouche. Toutes les scènes se ressemblent, très bavardes et ennuyeuses, et tout ce qui les distingue ce sont différents travellings, un coup en avant, un coup du point de vue du plafond, un autre de haut en bas, etc., sur des personnages bons seulement à être plaints. Zohiloff dit (en gros) qu’on se fout de ce qu’un film raconte, tant qu’il est bon, c’est-à-dire : tant qu’il obéit secrètement à une intention précise et profonde du cinéaste. Shyamalan n’en a pas, il bluffe, voilà tout, et ça n’est certes pas nouveau.

Hyppogriffe
2006-09-02 17:53:45

Je retire mon histoire de "champ-contrechamp", vous parliez d'un seul, qui arrive au bout de dix minutes de film. C'est peut-être bien le premier, OK, c'est peut-être "pensé" (je dirais "calculé"), mais alors, si ça c'est de la pensée, si ça c'est du cinéma, les champs-contrechamps d'Ozu, Hawks, Lang, Straub, Grémillon, Ford, Renoir, Chabrol, qu'est-ce que c'est?..

(...)
2006-09-02 18:57:39

fichtre, toute cette hostilité au film...

Slothorp > je ne voit rien de dysneien ici, bien au contraire; si le seul but des personnages dans le film est de sauver une nymphe, la film dit clairement que des heures sombres attendent les humains; je trouve qu'il y a au contraire quelque chose de très adulte dans cette façon de se confronter à une réalité de ténèbres, même si au final quelque chose de bon devra en sortir (et même rien de précis n'est dit là dessus)...par ailleurs, il n'est pas non plus question que le merveilleux sauve les humains, ce que dit le film là encore c'est que le destin du monde est au mains des hommes eux-mêmes, il n'y a pas d'entité supérieure qui serait là pour les sauver, le merveilleux c'est juste l'outil de la révélation, rien de plus...par ailleurs "Le Village" est typiquement le genre de film faussement adulte, faussement bien senti mais qui en réalité n'interroge rien du tout (puisqu'à la fin, l'héroïne n'a tiré aucune leçon de sa découverte, du moins le film refuse se s'y colleter, c'est cette béance qui me semble problématique (mais surtout, si j'aime beaucoup la première heure, dès que le film s'aventure dans la forêt c'est surtout un échec de mise en scène : aucun sentiment de l'espace, de la durée, des puissances subjectives ou réelles qui entourent l'héroïne)...quant à "Incassable", un film que j'aime, il y avait quand même cette espèce de mysogynie insupportable (la femme qui empêche le super héros d'en être un, de super héros) et il n'est pas interdit de voir dans le regard fasciné du fils une sorte de passation essentiellement masculine assez puante car se faisant à l'exclusion, voir au rejet de la figure féminine...enfin, néanmoins c'est un très beau film...

Moland > je ne vois pas en quoi Shyamalan nous prend pour des cons, vraiment pas, bien au contraire, cette histoire du fils me semble davantage une maladresse, et au contraire dessert plutôt le film puisque le spectateur a de l'avance sur le film...et encore, je dois dire que cela m'apparaît comme une erreur mineure, à la limite le gros point faible du film c'est effectivement le personnage du critique, mais c'est tellement de la malice, c'est tellement énorme que j'ai peine à croire que Shyamalan soit complètement sérieux concernant ce personnage (et le grotesque avoué de la scène du couloir abonde dans ce sens)...

Hypogriffe > je ne suis pas très surpris, vous qui conspuez Spielberg, que vous n'aimiez pas cette "Jeune fille de l'eau"...alors oui, mais vous avez rectifié de vous-même, il y a beaucoup de ch-cch dans ce film, mais pas avant qu'on ait assisté à la rencontre...et ce qui m'a frappé, c'est justement le contrechamp sur l'apparition de la nymphe, le regard droit, immobile sur le canapé (car il y a ça aussi, le contrechamp va avec cette espèce de position souveraine, noble (ne voyez rien de politique dans l'usage de ces deux mots, plutôt une symbolique psychologique)...alors oui, je suis peut-être rivettien là dessus mais j'assume...je précise enfin que je n'ai rien contre la figure du ch-cch...il y a mille et une manière d'en faire un, d'ailleurs ce qui importe ici c'et moins l'usage du ch-cch en soi que son utilisation à un moment précis...quant aux autres ch-cch, c'est justement très beau puisque c'est comme si la venue de cette nymphe avait commençé à changer imperceptiblement les relations entre ces "voisins", cela d'un point de vue strictement cinématographique, une chose dite avec les seules armes du cinéma...enfin, je serait moins radical que Zohiloff, je pense qu'un film s'est l'adéquation entre un sujet et sa forme (tout du moins si on prétend un tant soit peu à faire "sujet", "histoire"), mais oui, en un sens c'est pas faux, c'est la forme qui importe le plus, même si dans les meilleurs films le sens du film se nourrit de la forme et inversement, cette idée d'ordenancement interne me semble intéressante, c'est par là qu'il faut commencer (mais il est vrai que je n'analyse pas de la même manière ce que vous considérez comme des lourdeurs - musique, personnages etc. - je n'ai rien contre les "effets" au cinéma, c'est une manière de faire comme une autre et dans ce film je ne les trouve pas plus conventionnels que ça...quant aux ch-cch des Straub, Haws et consorts, je ne comprends pas votre question...

Hyppogriffe
2006-09-02 19:50:50

Oh, mais ça ne me dérange pas que vous soyez rivettien, bien au contraire, les meileurs critiques le sont tous, Skorecki par exemple, alors que chez Daney, par contre, qui est très peu rivettien (mallgré "Kapo" etc.), la loi prime sur le secret, et son moralisme sur la tentative de percer le mystère de la réussite d'un film (c'est ce qui le rend assez ennuyeux, je trouve). Sur cette histoire de champ-contrechamp, pour y revenir un instant, c'est ce qui distinguera peut-être "La Jeune Fille de l'eau" d'un téléfilm, mais c'est aussi, d'un autre côté, parce que ça ne vole pas très haut, ce qui le distingue de Hawks et les autres, d'où le sens de ma question : si Shyamalan fait du cinéma parce qu'il a pensé l'intervention d'un premier champ-contrechamp (et je veux bien admettre que les suivants sont les conséquences de cette première apparition), alors les cinéastes que je vous citais font quoi, vu que chez eux ça ne se résume jamais seulement à une ouverture progressive au monde, mais participe à une architecture de relations infiniment complexe et chaque fois singulière? Bref, je vous reprocherais, au fond, de parler de Shyamalan comme Rivette parle de Hawks ou Ophüls, alors que tout de même, il ne les vaut pas, et c'est le moins que je puisse dire.

Tlön
2006-09-02 23:48:20

Conséquence de tout ce ramdam, je n'ai pas vu Flandres mais La Jeune Fille de l'eau.
Rapidement: La première partie du film (jusqu'à la prédiction sur le cookbook) est fort intéressante. Intéressante par sa modestie (une sorte de série B) et l'intelligence de la mise en scène. la quasi totalite des scènes joue effectivement sur les effets de regard, de hors-champ, d'attente du champ-contrechamp et ce dès la première scène ou le contre-champ n'arrive jamais. Le tout est en cohérence d'ailleurs avec une composante du scénario(se connaitre soi-même par le regard des autres). Du cinéma.
Dans sa deuxième partie le film bascule dans un bric à brac style héroic-fantasy avec symbolisme culcul(franchement on est pas loin d'Arthur de Besson !) allié à ce que Sébastien et toi appellent le méta (le film qui expose son propre programme tout en déamorçant toute critique) insuportable et fort ennuyeux.
J'ai vu il y a peu le pilote d'une nouvelle série US (le premier épisode sera diffusé au US en octobre) basé sur une idée complètement thèorique et bien comme dit Sébastien ça fonctionne, j'ajouterai ça fictionne. Ici rien de tel, le programme mais pas de film.

Ps : Je sauverai la scène du gamin et des boites de céréales qui finalement renvoie à la première partie du film : modestie du support, son caractère "populaire" qui n'empèche en rien la création de mythe (c'était d'ailleurs le sujet d'Incassable - le meilleur film de N.S ?).

Tlön
2006-09-02 23:56:57

La série s'appelle "The Nine".

Tlön
2006-09-03 00:06:24

Encore moi :
Juste pour ajouter que la grande force de Rencontres c'est que Spielberg croit dans les extra-terrestres et dans le cinéma.
Je dirais que dans la prémière partie de son film N.S croit dans sa créature et dans le cinèma (et ça à voir avec que Z appelle la bonté du gardien d'immeuble - Tourneur croyait aux fantomes) et que dans la deuxième partie cette croyance il la perd à force de vouloir la justifier

Slothorp
2006-09-03 01:13:26

Bon, juste pour répondre à J-S, La question des heures sombres à venir me parait d'une part plutôt anecdotique (ornementale) dans le film et ressort d'autre part d'une vision messianique de l'histoire avec sa petite apocalypse de pacotille qui reste très en surface. C'est cohérent avec le reste du film (la notion de destin) mais ça n'en forme pas le coeur. Par ailleurs, le merveilleux est evidemment fondamental dans le film. Comme dans tous les contes, les êtres surnaturels interviennent pour aider les héros humains mais la quête comme la solution restent entre les mains de ces derniers. Rien que de très classique. Seul élément singulier : le mal a été évacué, tout au plus représenté par une peluche en gazon bien moins malaisante que la vilaine sorcière de blanche-neige. Enfin, je maintiens que la question du récit mythologique (dégradé en conte, et finalement en simple scénario surnaturel) comme formateur de lien communautaire est bien le centre du film. Le problème est que c'est acquis d'avance (tiens une nymphe dans ma baignoire, hé les gars gardez vos paquets de céréales pour faire venir le grand condord des Alpes) et pas un seul instant mis en question. Le besoin ou la necessité de croire nous est présenté comme quelque chose de naturel, une évidence qui fait qu'on est tous potes dans la grande résidence universelle, et qu'il ne s'agit pas un seul instant de douter. Le pire qui puisse arriver, c'est une erreur dans la distribution des rôles. Evidemment, le problème est que cette erreur est programmée, s'intégre parfaitement dans un destin qui est le scénario lui-même, avec ses plots, ses sub-plots et ses annonces de plots. Bref du super convenu, de l'autoroute, du tract. Ce film qui défent l'importance de la fiction le fait avec un récit frappé au bon coin de la méthode scénaristique taillée dans le marbre. Au mieux une tautologie, au pire un foutage de gueule, donc. Franchement, le monde de Gnagna, c'était même mieux que cela.
Le grand film méta-théorique sur le récit et qui ne cessait de s'inquiéter de ses propres illusions, dnas un mélange certes très catholique de jouissance et de punition de cette jouissance, c'était Reservoir Dogs.
Dans Rencontres du troisième type, il y avait un type, un gentil mari et père, obsédé par une image de montagne qui abandonnait sa famille pour aller se droguer avec des lucioles qui jouaient de l'éléctro. Un film de malade mental tout bonnement, magnifique et angoissant.
Bon, je finis mon verre, je vais me coucher et je vous souhaite à tous un excellent dimanche.
P.S. : en fait, j'avoue que je n'ai jamais vu le monde de Niarkniark.

luca
2006-09-04 14:01:20

très joli billet,
je n'avais pas capté pour l'histoire de contrechamp, mais maintenant, je me rappelle en effet des mouvements de caméra compliqués au début pour éviter cette figure de style (avec le type qui s'occupe de la piscine)

je fais partie de ceux qui ont été ému d'une telle mise à nu, d'une telle franchise de la part d'un réalisateur qui exprime ses doutes face caméra, sans recherche de subtilité, pour s'offrir un re-birth final bouleversant.

mais je ne comprends pas très bien la tentation de le comparer à Flandres, que je sauve car je trouve la démarche de Dumont exemplaire (revenir à la pulsion de l'idée). il m'apparaît plutôt que La jeune fille de l'eau est à mettre en perspective avec Miami Vice, comme deux directions opposées partant du même constat. quelles pistes dans les dernières pages ici:
http://www.mediacritik.com/forum.php?id_topic=2736
et ici:
http://www.mediacritik.com/forum.php?id_topic=2298

luca
2006-09-04 14:02:23

quelques pistes plutôt.

Martial & Gilles
2006-09-06 01:06:20

Hé ben, nous, le film, on l'aime bien!

(à suivre)

tchnc - [at]
2007-11-07 20:23:53

c tre nul fatch

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