21.7.2005

quelques notes sur la fin de La guerre des mondes

[ cinéma ]
J’ai revu La guerre des mondes. Je voulais revenir sur cette fin que d'aucun ont traité de "familialiste" (vade retro). Evidemment ils ont tort.

C’est vrai que la fin est fordienne comme le remarque justement Z, c’est la même fin que dans La prisonnière du désert, et pourtant j’ai le sentiment aussi qu’il n’y a pas de pacification comme chez Ford : impression tenace que Cruise regarde cette famille qui sort de chez elle, mais qu’il n’est pas vraiment avec eux. John Wayne repartait, c’était un lonesome cowboy, certes, mais il y avait cette affection envers lui que je ne retrouve pas ici. Dans La guerre des mondes Cruise garde ses distances, eux, en face, aussi, c’est une distance presque atroce, ce ne sont pas vraiment des retrouvailles, plutôt l’aboutissement logique de quelque chose, d’un engagement (« prend soin de nos enfants »). Il n’y a pas d’embrassade (sauf avec le fils), à tel point que si c’était un film français on dirait qu’il y a quelque chose, dans cette fin, qui est de l’ordre de la lutte des classes : lui ouvrier, eux grands bourgeois de Boston.

Distance
Il les regarde comme il regarderait une carte postale, le chromo d’une parfaite famille bourgeoise, c’est même un peu cruel. On dirait qu’ils viennent de prendre le thé, ils sont nets, bien attifés, les vitres sont d’une propreté éclatante tandis qu’autour d’eux le monde était à deux doigts de disparaître. Seuls les enfants font le lien en quelque sorte, la fille qui va du père à la mère, et le fils qui va de la maison vers le père. Même son ex femme ne bouge pas, elle se contente de lui sourire mais elle reste définitivement inaccessible. C’est assez terrifiant, le monde a failli sombrer et ils gardent néanmoins leurs distances. Il y avait plus de chaleur quand Cruise croisait une femme et sa fille juste avant la scène du Ferry (j'ai pensé qu'ils avaient été amants, pourquoi?). Cette famille, c'est presque un fantasme d’une certaine façon. Peut-être sont-ils même des sortes de fantômes. D’ailleurs c’est troublant ce goût de Spielberg pour le contre-jour qu’on retrouve au moins à deux reprises dans le film et qui donne l’impression de silhouettes carbonisées (quand Cruise se précipite vers le lieu de l’impact au début, et lorsqu'il se dirige vers la maison familiale à la fin). Même l’apparition du fils est curieuse, je me suis demandé si elle n’était pas plutôt de l’ordre du symbolique, ça ressemble tellement une sorte de deus ex machina qu’on a presque peine à y croire (pince moi je rêve).

Doublure
De toute façon, concernant le personnage de Cruise, ce n’est pas nouveau : Spielberg a souvent filmé des personnages qui étaient dans la doublure de leur propre vie, dans la doublure d’une vie qui aurait pu être la leur. En regardant Cruise face à cette famille de loin, j’ai pensé à Leonardo di Caprio dans Arrête moi si tu peux, quand il regarde la famille de sa mère par la fenêtre, et qu’il n’en fait pas partie, mais aussi au petit garçon robot de AI qui est rejeté dans la forêt et qui cherche par dessus tout à revenir dans le giron de sa mère (et la beauté du film, comme l’avait souligné à JML dans les Cahiers, c’était que cette quête proustienne prenait la forme d’une odyssée, avec fin de l’humanité et tutti quanti : ici, comme le remarque fort justement Versac, c’est une odyssée qui n’est là que pour raconter une histoire intime). Enfin, cette idée que Cruise regarde finalement cette famille sans en faire partie, m’a aussi rappelé Le Pélican de Gérard Blain, en particulier à cette séquence incroyable où le père regarde son enfant jouer dans le jardin bourgeois de son ex femme et du beau père de l'enfant au moyen de petites jumelles, depuis la maison d’à côté. Sentiment qu’on lui avait volé sa vie, qu’il regardait sa vie de famille, la vie qui aurait dû être la sienne, qu’il la regardait comme un paria. Bien sûr chez lui, cette idée entre en résonance directe avec la question de la lutte des classes (le beau père qui essaie d’acheter l’enfant de Blain).

Dead End
Chez Spielberg non, ce n’est pas ça, mais on ne peut pas lui reprocher ce qu’on ne trouve pas ailleurs, même pas chez des cinéastes critiques comme Verhoeven. La lutte des classes ne fait pas vraiment partie de l’imaginaire américain il me semble (en tout cas hollywoodien), sinon de façon marginale. Chez Spielberg ça tient plus du conte et de la névrose. Fin familiale alors non, pas vraiment, pas au sens où l’entendent les critiques ayant gardé leurs vieux réflexes pavloviens sur Spielberg (sans doute que les pourfendeurs de cette fin "familiale" n’ont pas de famille, sans doute qu’ils rejettent leur famille, qu’ils n’ont pas d’enfant, qu’ils n’hériteront pas de la maison familiale à la mort de leur parents, et sans doute aussi qu’ils refuseront l’héritage au nom de la haine des fin familiale, sans doute…). Et puis il y a ce sentiment aussi qu’on est dans une impasse (dead end), cette sorte de grande rue dans laquelle il débarque, avec ce mur de maisons au fond, cet ensemble de maisons qui forment comme un mur, je ne sais pas pourquoi j’ai pensé à la fin de Marnie, avec ce paquebot qui bouchait l’horizon, où la mise en scène disait l’inverse du scénario en quelque sorte. Cruise, tout en instinct de survie a échappé aux monstres pour parvenir jusqu’à cet obstacle qui est finalement le plus insurmontable, le mur de la famille à laquelle il n’appartient pas, à laquelle vraisemblablement il n'appartiendra jamais. Il y a plus engageant comme fin familiale...

(comme liens n'avaient pas été fait, pour ceux qui ne les auraient pas lu, lire aussi l'excellent billet de Sandrine et les deux non moins excellents de Tlön)

(et puis aussi ce texte que j'avais lu sur Le Terminal et que j'avais beaucoup aimé...)


Commentaires

Tlön
2005-07-21 19:31:28

La comparaison avec Marnie est fort juste...
Et puis il y a aussi ce sentiment qu'il est quitté par la fille qui rejoint sa mère dans la profondeur, ce qui accentue la distance...
exactement l'inverse de la scène de retrouvaille (après l'operation de R.Taylor) dans Party Girl de Ray

.Moland.Fengkov. - http://moland.kaywa.com
2005-07-21 20:41:30

Ce qui m'a frappé, et qui peut sans doute étayer cette thèse, c'est l'allure du fils. Il apparaît tel que son père l'a vu, pour la dernière fois. On est en droit de s'étonner qu'il ait survécu au massacre, quand toute la vallée s'est embrasée sous nos yeux. Or voilà qu'il réapparaît àa la fin du film, mais ce qui tranche, c'est qu'alors que ses grands-parents et sa mère se montrent bien mis, lui apparaît (il s'agit bel et bien d'une apparition, car contrairement aux autres personnages, on ne le voit pas sortir sur le perron, dont il est absent à l'apparition de toute la famille, mais sa présence ne se révèle qu'au plan suivant) aussi sale et fatigué que son père, en d'autres termes, il apparaît comme l'ultime souvenir que son père a gardé de lui, lors de cette scène où, face à face, en silence, ils se disent adieu. Fantasme ? Je parlerais davantage de souvenir, de trace. Et finalement, cette présence souligne davantage son absence à ces retrouvailles.

sandrine
2005-07-22 14:35:56

Bravo, JS pour cette analyse qui a achevé de me convaincre de l'ambivalence et de la cruauté de ce final.
J'ajoute que le fils n'étreint pas la fillette, alors qu'il lui sert de père de substitution une bonne partie du film. On n'assiste pas à ces retrouvailles là, ce qui est très curieux. Dans un 1er temps, ça m'avait fait dire que Spielberg n'en avait rien à faire de sa fin, qu'il l'avait bâclée car tout était joué. Compte tenu de la maîtrise dont il fait preuve, cette hypothèse, je m'en rends compte, n'avait rien de satisfaisant.
Finalement, Cruise n'est pas si éloigné du héros de Duel, littéralement impuissant (la conversation téléphonique avec sa femme).

.Moland.Fengkov. - http://moland.kaywa.com
2005-07-22 14:46:25

Finalement, au fond, cette fin est plutôt géniale dans son ambigüité, non ?

Matoo - matoo [at] matoo.net - http://blog.matoo.net/
2005-07-22 16:26:11

Je n'ai pas encore vu le film, et je suis déjà très circonspect... En effet j'ai eu de désastreux échos par des proches sur un côté "independance day" ou en tout cas un film fade et incohérent, peu crédible etc. Et sur les blogs de fins cinéphiles (comme JS ou intimedia) , je lis des critiques dithyrrambiques !! J'ai peur !!!!

.Moland.Fengkov. - http://moland.kaywa.com
2005-07-22 16:59:35

beaucoup de gens sont passés à côté du film, car ils n'ont pas les mêmes exigences. Il suffit d'écouter les commentaires à la sortie des salles.

"Je préfère Top Gun, ici, il n'y a pas de héros" : le public a besoin de héros...

"la séquence dans la cave avec tim Robbins est trop longue" : le public ne supporte pas les changements de rythme. Après la cadence effreinée du début du film, il se voit déçu lorsque le film prend son temps...

"On comprend pas à quoi elle sert, l'herbe rouge". Le public a besoin qu'on lui explique tout.

"la fin est nulle". Le public veut de grandes batailles opposant les aliens et les Terriens.

Le film de Spielberg est tout le contraire de celui de Roland Emmerich. Pas de héros, pas de patriotisme, pas de vue d'ensemble des catastrophes, pas de bataille finale.

gilles - http:///
2005-07-22 18:40:51

tout le contraire d'emmerich ? ... la séquence avec robbins ds la cave est douteuse, il le descend, hop ni vu ni connu, alors que c'est un résistant... tout ça pr quoi ?
quant à la réflexion sur la scène finale, l'éventuelle lutte des classes (qui n'en serait pas vraiment une, d'après JS), on est à Boston, vue comme la citadelle imprenable (sous-texte du film), ici filmée comme l'élite (ce qu'est Boston), le must, vitres proprettes et tout... le plan semble un vernis, en dehors du/des contre-jour. Ca va plus loin que la lutte des classes et (Cruise n'en pense rien) c'est condescendant.

Phil - http://hspencer.free.fr/dotclear/
2005-07-23 18:20:36

Franchement J-S invoquer Gérard Blain !! C'est diamétralement deux cinéastes opposés à tous les sens du terme. Et ce n'est pas faire honneur au réalisateur du Pélican ou du Rebelle que de le rapprocher de ces ersatz de personnages alors que lui souvent, sans faire de psychologie de bazar, savait donner une telle épaisseur à ses protagonistes, notamment dans le Pélican.

.Moland, c'est pas un peu facile de reprendre les commentaires de sortie de salle, on sait tous que tu vaux mieux que cela... Ponds-nous une vraie analyse, pour défendre ton point de vue !!

Pour la fin, il n'y a aucune ambiguïté .Moland car vous occultez tous la conclusion du narrateur qui est édifiante, pour ne pas dire consternante (comme votre amnésie simmulée) !!!

Pour ce qui est de mon avis sur le film, le texte est en working progress où vous savez... :-)

.Moland.Fengkov. - http://moland.kaywa.com
2005-07-25 17:22:29

mon point de vue, très cher, est disséminé dans les commentaire que j'ai laissé par-ci par-là, à la suite de brillants billets sur le film, auxquels je n'ai pas grand chose à ajouter, puisqu'il me semble que l'essentiel a été dit. Je ne suis pas dans une politique de surenchère.
Quant à la fin, nous parlons ici des retrouvailles, pas de la voix off... Et je ne vois pas en quoi le discours prononcé par Morgan Freeman (j'adeure sa voix) est consternant (discours repris quasiement mot pour mot du roman de Wells, soi dit en passant), puisqu'il s'agit d'une réflexion sur l'évolution et la place de l'homme sur Terre.

.Moland.Dicokov. - http://moland.kaywa.com
2005-07-25 17:24:06

il faut bien sûr lire :"les commentaire[s] que j'ai laissé[s]"

(...)
2005-07-25 17:57:07

sur le final final, c'est à dire les propos du narrateur, il est bien bête d'y voir une apologie de l'Humain (contre "l'Autre"), une défense du territoire américain ou une bondieuserie nunuche, c'est au contraire, il me semble, l'un des éléments fondamentaux qui font de ce film une parabole politique assez subtile.

A plusieurs repris dans le film, il est fait référence à la notion d'occupation (l'exposé sur l'occupation française que doit faire le fils, la phrase que prononce l'homme dans la cave sur l'idée que les occupations, historiquement, ne marchent jamais)...

Or de quoi nous parle ce narrateur, sinon de cela lui aussi, lorsqu'il nous dit qu'au fond les aliens sont morts parce que l'adaptation à un territoire se fait au prix de millions et de millions d'années, qu'elles n'ont pu s'adapter justement parce qu'elles sont arrivées artificiellement sur ce territoire, à la différence de l'Homme...Il est assez aisé d'y lire ensuite un sous-texte politique sur l'intervention américaine en Irak, et ce même si Spielberg reste en apparence évasif sur la question.

qu'il y soit fait référence à Dieu (et pourquoi pas d'ailleurs) n'est au fond que secondaire. C'est d'ailleurs assez intelligent de la part de Spielberg et de sopn scénariste d'avoir gardé quasiment mot pour mot le texte de Wells qui savait de quoi il parlait au sujet de l'occupation puiqu'il vivait dans le plus grand empire colonial : cette fin est évidemment toute métaphorique, enfin parabolique, je suis surpris qu'on s'arrête au sens apparent sans chercher à voir ce qu'il cache...

Quant au fait que la référence textuelle la plus claire soit précisément l'occupation française en Algérie, c'est peut-être une manière de donner des leçon aux donneurs de leçon sur la guerre en Irak, mais c'est aussi ce qu'en art on pourrait appeler "l'art du détour", une manière de parler de quelque chose pour en parler d'une autre; il est à peu près certain que Spielberg a pensé à l'occupation américaine en Irak (au moins son scénariste) même s'il n'y a pas d'attaque frontale, même si le film reste au fond davantage sur de grandes idées génériques...là encore il me semble que le film est polysémique, pas du tout littéral comme essaient de le faire croire ses pourfendeurs...

sinon, "condescendant"? moi pas comprendre...

gilles - http://gilleslyoncaen.free.fr/
2005-07-25 18:25:16

c'était pour dire : boston, jamais les aliens n'y seront. ça bastonne dans tout le pays, là-bas c'est calme (normal, soi-disant, y'a que des riches), c'est le salut (par l'élite). je vais pas m'acharner sur cette fin, qui "passe" comme une lettre à la poste. ok pour ne pas s'attarder sur le sens littéral d'une image... mais pour moi cette fin au fond n'a aucun intérêt en soi.

(...)
2005-07-25 18:34:31

heu...Boston est détruite à la fin quand même...c'est seulement un certain quartier, mais la ville est très nettement détruite dans le plan général quand même...non?

gilles - http://gilleslyoncaen.free.fr/
2005-08-19 18:23:14

euh... désolé du silence. me souviens plus trop de cette fin... salue pour moi martial, si tu le vois, merci !

luke
2006-02-16 18:21:31

tout ce que tu dis est incroyablement stimulant et me donne envie de revoir cette fin très vite

et le rapprochement avec le plan de di caprio derrière la fenêtre joue en faveur de ton interprétation, d'ailleurs un plan qui me hante (oui, moi ce n'est pas le pain harry's avec beurre de cacahuète :p)

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