09.12.2005

quelques notes sur Polyeucte

[ cinéma ]
J'ai revu pour la seconde fois, il y a quelques semaines, des extraits du film de Christophe Atabekian Polyeucte, adaptation d'une pièce de Corneille dans laquelle il joue tous les personnages à la fois, selon des procédés classiques de montage ou d'autres, plus techniques, de trucages numériques (qui lui permettent d'être plusieurs "lui-même" dans le plan). Au vu de l'économie du film, le résultat est impressionnant. Techniquement s'entend, mais pas seulement. La beauté naît aussi de cette sorte de perfection technique dont certaines séquences portent la trace. Je pense en particulier à celle où un "lui-même" coupe du saucisson, ou encore à ce plan où trois "lui-même" sont disposés en ligne de fuite dans une pièce sombre. La technique sert un dessein qui n'est plus seulement celui de la performance mais bien la cohérence esthétique d'un univers. A tel point que c'en est parfois vertigineux.

Hiatus
Après, je dois dire que je ne saisi pas complètement la démarche du cinéaste. J'ai découvert la pièce de Corneille avec le film, j'ai le sentiment qu'Atabekian respecte le texte, qu'il ne touche pas à son unité. Il me semble au contraire qu'il fallait trancher, réinventer la pièce à l'aune de cette multiplication des lui-mêmes et d'une certaine folie qui flotte à chaque image. Qu'est-ce qui différencie Polyeucte (le film), de Matrix ou de ce clip revu récemment ou Mary J Blige et George Michael sont démultipliés dans une boîte de nuit, sinon la vitesse? Pour moi, il y a comme un hiatus dans Polyeucte entre une folie très contemporaine de la multiplication du même et le texte de Corneille dont le rythme, le développement des idées à l'intérieur des monologues et des dialogues relève de l'exposé, du discours, de la logique, avec ce que cela suppose de lenteur, d'attraction et de gravité.

comique lo-fi
Sans doute aussi que ce hiatus vient de Atabekian lui-même. Je suis frappé par exemple de la drôlerie qui se dégage de certaines scènes ou d'une certaine posture du réalisateur/acteur. La fameuse séquence du saucisson, où trois lui-mêmes "conversent" autour d'une table, à ce titre, est exemplaire. L'incongruité de ce personnage silencieux qui coupe du saucisson au mileu de la tourmente de la pièce révèle un certain sens de l'absurde, du comique lo-fi que j'aime beaucoup et qu'on retrouve dans certains de ses phones bill (visibles sur son blog Video_archive). Atabekian pourrait être une sorte de Buster Keaton intellectuel et statique (statique parce que Keaton est essentiellement acrobatique), un corps et une expression qui trouve place quelque part entre Claude Melki et Woody Allen. Ce qui n'est pas rien.

déclamation
Atabekian c'est une sorte de "cool attitude", une pose tranquille qui magnifie ce comique dépressionniste. C'est quelque chose de très Philippe Katrinien en un sens. Inversement, c'est aussi à cause de ça que je peine à comprendre le projet. Je sais qu'Atabekian n'aime pas qu'on le compare aux Straub, mais je vais le faire quand même. Chez les Straub, ce n'est pas nouveau, le texte fait de la résistance, il est déclamé, imposé au spectateur d'une manière autoritaire (stalinienne), et la puissance de leurs films vient de là, de cette déclamation tranchante et volontariste. C'est à la fois ce qui peut agacer chez eux, mais c'est aussi leur pouvoir de séduction. Quand Christophe Atabekian dit du Corneille, il me semble que ce n'est ni assez joué (tendance Renoir, McCarey, ce dernier dont il revendique certaines références), ni assez déclamé (tendance Straub ou Dreyer), c'est un entre deux qui donne le sentiment d'une lecture à l'italienne, si bien que le sens et la musicalité du texte s'estompent et finissent, à mon sens, par ronronner.

funambulisme
Néanmoins, par delà une certaine monotonie (due aussi, sans doute, à ma méconnaissance du texte de Corneille), d'une rencontre qui n'a pas eu lieu entre le texte et moi, Polyeucte m'a laissé une trace durable. Une trace visuelle curieusement, une trace strictement cinématographique, comme ce plan de nature soudainement déchiré par un coup de feu (alors il me semble qu'on voit mentalement le corps tomber; d'ailleurs : référence à Renoir? à McCarey?), la cohabitation tranquille (et non pas hystérique comme dans Matrix) de ses multiples lui-mêmes qu'il n'essaie jamais de différencier en les appêtant différemment (ce qui donne sa beauté au film, et même sa subtile élégance).


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