29.11.2005

quelques notes sur un film de Borzage

[ cinéma ]
A Belfort, j'ai découvert ce film de Frank Borzage, L'Heure Suprême (Seventh Heaven), datant de 1927. On n'a pas si souvent une telle impression de sublime.


J'ai aimé la façon dont les personnages prennent peu à peu conscience des choses. C'est très curieux, et très beau (et rare) un cinéaste qui filme la naissance d'une idée (de la morale) ou d'un sentiment. Par exemple il y a ce moment où la fille commence à s'en aller alors que le garçon est dans une position délicate vis à vis du policier (il a menti pour l'aider, il risque la prison); elle s'en va, elle est malheureuse comme les pierres, elle retourne à son malheur, et tout d'un coup on la voit s'arrêter de dos. Elle s'arrête et l'on comprends alors qu'elle vient d'avoir une sorte de flash, une idée (elle va proposer au jeune homme de faire comme si elle était sa femme). C'est un peu la même chose quand le jeune homme mange avec les ivrognes, alors qu'il dit à la fille derrière lui qu'elle leur gâche le repas avec son malheur. Puis il se ravise, se retourne vers elle. C'est comme si leur corps était conditionné, comme si leurs gestes quotidiens disaient quelque chose que leur coeur et leur esprit allaient rapidement corriger (c'est l'idée, l'émotion qui, littéralement, figent leur être social).


De la même manière, lorsqu'il lui offre la robe de mariée (sans lui avoir dit qu'il l'aimait), Borzage passe un temps incroyable sur le visage de la fille (qui comprend alors qu'il l'aime). Il filme littéralement la montée de l'émotion, la compréhension intime de l'amour. Il ne s'agit pas seulement de donner une information, mais bien d'éprouver la montée d'une idée et d'un sentiment.


Inversement la méchante soeur est dans un pur présent. Rien ne naît en elle, sinon les intrigues, la stratégie. Elle est dans le présent de la méchanceté, elle est sans mouvement, comme une bête. Il y a cette scène au début, lorsque l'oncle et la tante arrivent pour sortir les deux filles de la misère : la méchante soeur se précipite, mielleuse, vers ses proches. Ses mouvements sont purement sociaux, faux, comme si ils n'avaient pas eu de départ, de point d'ancrage (comme un coureur qui est dans les starting block, ceux là mêmes qui lui donnent la première impulsion). Tandis que l'autre, la fille pure, laisse la tante venir à elle. Elle est de dos, immobile, toute en terreur contenue. Je me suis dit qu'il y avait une fixité de l'émotion, que l'émotion était nécessairement fixe, que pour magnifier une émotion il n'y avait rien de tel que la fixité d'un corps (figé dans l'émotion comme on dit). D'ailleurs, lorsqu'elle s'épanche dans les bras de sa tante, l'émotion est décuplée par l'attente qui a précédée. Ses strating blocks à elle, ceux qui donnent sens et vérité au mouvement qui suit, c'est cette fixité de (dans) l'émotion.


C'est la même fixité que l'on retrouve lorsqu'elle reçoit la robe de mariage (une robe qu'il lui a offert presque comme un acte manqué, c'est elle qui dit "on dirait une robe de mariage"). Les autres qui bougent sont dans le jeu social, jusqu'aux aspects comiques du gentil voisin. Dès lors qu'on se fige, c'est l'appréhension (la préhension?) d'une émotion (ou d'une idée) qui surgit.


Commentaires

rom - seance-tenante [at] ouvaton.org - http://seance-tenante.blogspot.com
2005-11-29 23:15:15

"ses strating blocks à elle" : beau lapsus.

Tlön
2005-11-30 10:49:29

Type même du cinéaste dont on devrait organiser une rétrospective (Renoir, Scorcese je veux bien mais les films sont à peu prés tous visible...) Pour ce que j'en ai vu toute la période muette de la fin des années 20 jusqu'au début des annees 40 est particulièrement excitante
(Seven heaven, Street Angel les 3 camarades, The mortal Storm, Le cargo maudit (chef d'oeuvre)...
J'avis découvert ce cinéaste par un n° de Positif des années 70 qui doit être à la cave, il faudrait que je le ressorte.
Je crois également me souvenir que Agel dans Métaphysique du Cinéma à écrit des choses interessantes : point d'un critique chrétien sur un cinéaste chrétien

Tlön
2005-11-30 10:50:33

point de vue

Casaploum
2005-12-01 14:50:08

J'ai découvert le cinéaste par l'intermédiaire du documentaire indispensable de Scorsese : A special journey with Martin Scorsese through american movies... Je n'ai malheureusement pu m'en procurer qu'un seul : A farewell to arms et c'est effectivement très émouvant.

Jerem" - lydodu [at] hotmail.fr
2007-10-25 23:06:40

Bonjour, ça m'éttonnerais que ce site soit ensore fréquenté, mais si un jour un spécialiste passait par là...Je me pose certaines questions à propos de l'heure suprème: On sait que Borzage était influencé, comme beaucoup de cinéastes Hollywoodiens de l'époque, par FW Murnau, venu d'Allemagne et appelé par William Fox pour son talent, le producteur portait une réelle admiration aux films tels que "Le dernier des hommes" réalisé en 1924...La ville de l'Aurore fut reprise pas Borzage pour son film, est-ce que c'est un détail flagrant? Est ce que tout le film a été tourné en studio? Dans cette ville créée par les décorateurs de l'Aurore? Retrouve t-on le temple ou entrent Indre et Ansass dans l'Aurore, dans une scène des plus importante du film? La ville ressemble-elle vraiment à Paris?
Voila, c'était quelques questions d'étudiant (j'ai 17 ans), j'aimerais bien qu'un cinéphile tres cultivé à ce niveau et qui a vu le film, et qui connait bien les rapports entre L'Aurore et l'Heure suppreme, qui saurait me répondre, passe par là...
Merci

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