13.7.2005

Spielberg ou l'enfance adulte

[ cinéma ]
Ils sont peu nombreux, les films à m’avoir réellement emballé depuis le début d’année. La Guerre des Mondes est de ceux-là. Ce que je trouve bouleversant chez Spielberg, depuis quelques films, c'est qu'il est devenu non un adulte mais un enfant adulte, une sorte de mutant unique dans le cinéma américain (dont le double raté serait Georges Lucas, à mon sens davantage un enfant vieillard dont l'imaginaire s'est sclérosé depuis longtemps). Il n'y aura jamais d'âge adulte chez Spielberg, au sens où on l'entend communément, lorsqu'on se débarrasse de ses visions enfantines comme de peaux mortes pour accéder à plus de "réalité". Spielberg sera toujours un enfant, il ne cessera jamais d'être un petit d'homme idéaliste et tourmenté, mais à la différence de ses débuts où il jouait ses partitions avec la virtuosité d'un "génie idiot", il est s'est peu à peu mué en un enfant hyper conscient, désormais sensible aux misères du monde, à ses contradictions et subtilités. Dans La Guerre des Mondes, quelque chose passe comme l'effroi d'un adulte dans le corps d'un enfant. Quand je dis le corps, je veux parler du film, avec cette idée qu'il y a une étrange lucidité à l’œuvre sur le devenir du monde sans que cette lucidité soit pleinement inscrite à l'intérieur d'un schéma discursif. Le cinéma de Spielberg c'est une conscience, mais pas vraiment cérébrale, plutôt une conscience affective.

C'est pour cette raison sans doute que Spielberg n'a jamais vraiment eu bonne presse auprès des intellectuels et des littéraires, en dépit même du regain d'intérêt qu'il suscite depuis quelques années. Ses films ne sont jamais des constructions mentales dans lesquels chaque image aurait la valeur d'un mot et quelques plans montés ensemble valeur de phrase. J'ai toujours eu le sentiment que Spielberg partait non de l'idée, mais d'une banque d'images émotives et mémorielles dont il saisissait instinctivement la puissance d'évocation et le pouvoir d'ébranlement sur le spectateur. Le reproche fait par beaucoup au sujet de AI, à l'époque, c'était de s'être débarrassé de la cérébralité kubrickienne (et conséquemment, de la complexité, de l'intelligence, du discursif) au profit du sentimentalisme. Au contraire, je ne suis pas loin de penser que le cinéma de Kubrick a toujours été un cinéma très simple, très bête, une bêtise noble si l'on veux, mais une bêtise quand même (ce qui ne m'empêche pas d'aimer le cinéma de Kubrick). Je me souviens que Sébastien m'avait très justement fait remarquer que pour lui, 2001 l'Odyssée de l'Espace n'était en rien un film métaphysique (avec ce que cela suppose de plein, de pensée, de profondeur) mais au contraire un grand vide (un vide fécond alors, même si je ne saurais expliciter ce concept).

L'image chez Spielberg, l'image affective, émotive, loin d'abrutir le spectateur par son absence de sens, sa supposée "bêtise ontologique", fait au contraire appel à la mémoire collective. On appellera ça le mythe (lorsque cette image est un requin) ou l'Histoire (lorsque, dans La Guerre des Monde, l'image est celle de vêtements qui tournoient dans les airs tandis que les corps qu'ils enveloppaient se sont littéralement évaporés, image qui évoque aussi bien les "virgules" du 11 septembre que les amas de vêtements des camps d'extermination nazis). Cette conception affective des images est cela qui garde au cinéma de Spielberg son côté enfantin (sans que ce terme revête, pour moi, on l’aura compris, une connotation péjorative, bien au contraire) mais en même temps, cette enfance là a cessé d’être ignorante, les images, sans avoir rien perdue de leur immédiateté ont acquis une telle épaisseur qu’elles englobent, dans La Guerre des Mondes, la mémoire du XXème siècle et de ses cataclysmes, comme ceux du XXIème siècle naissant. Ce n’est pas rien pour un enfant.

(voir, au sujet du film, le beau texte de Sébastien et les remarques pertinentes de Z, j'y reviens moi-même dans un prochain post)


Commentaires

sandrine
2005-07-13 14:40:16

"Georges Lucas, à mon sens davantage un enfant vieillard dont l'imaginaire s'est sclérosé depuis longtemps" : très juste, JS !
D'accord avec toi sur la question du mythe. Quoique à y regarder de plus près, je parlerais davantage de "stéréotypes qui se sont déplacés" et sur lesquels jouent Spielberg depuis l'abord de sa filmographie, pour convoquer effectivement l'imaginaire collectif.
Sinon, je note la complémentarité des billets qui pulullent ça et là sur War of the Worlds. Le mien s'attachera au motif du regard (traitement vertigineux. Vu le film deux fois déjà !).
Sébastien m'a dit que tu avais une théorie sur la fin du film que tu considères comme un faux happy end et que tu pouvais l'étayer du point de vue de la mise en scène. C'est passionnant : j'ai hâte d'ens avoir plus.

Tlon
2005-07-13 17:24:14

Je me suis laissé aller aussi

bbob - bbob [at] aol.com
2005-08-23 22:27:54

Texte intéressant.
Dommage que vous parliez de tout sauf du film. ;)

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