Spielberg ou l'enfance adulte | [ cinéma ] |
C'est pour cette raison sans doute que Spielberg n'a jamais vraiment eu bonne presse auprès des intellectuels et des littéraires, en dépit même du regain d'intérêt qu'il suscite depuis quelques années. Ses films ne sont jamais des constructions mentales dans lesquels chaque image aurait la valeur d'un mot et quelques plans montés ensemble valeur de phrase. J'ai toujours eu le sentiment que Spielberg partait non de l'idée, mais d'une banque d'images émotives et mémorielles dont il saisissait instinctivement la puissance d'évocation et le pouvoir d'ébranlement sur le spectateur. Le reproche fait par beaucoup au sujet de AI, à l'époque, c'était de s'être débarrassé de la cérébralité kubrickienne (et conséquemment, de la complexité, de l'intelligence, du discursif) au profit du sentimentalisme. Au contraire, je ne suis pas loin de penser que le cinéma de Kubrick a toujours été un cinéma très simple, très bête, une bêtise noble si l'on veux, mais une bêtise quand même (ce qui ne m'empêche pas d'aimer le cinéma de Kubrick). Je me souviens que Sébastien m'avait très justement fait remarquer que pour lui, 2001 l'Odyssée de l'Espace n'était en rien un film métaphysique (avec ce que cela suppose de plein, de pensée, de profondeur) mais au contraire un grand vide (un vide fécond alors, même si je ne saurais expliciter ce concept).
L'image chez Spielberg, l'image affective, émotive, loin d'abrutir le spectateur par son absence de sens, sa supposée "bêtise ontologique", fait au contraire appel à la mémoire collective. On appellera ça le mythe (lorsque cette image est un requin) ou l'Histoire (lorsque, dans La Guerre des Monde, l'image est celle de vêtements qui tournoient dans les airs tandis que les corps qu'ils enveloppaient se sont littéralement évaporés, image qui évoque aussi bien les "virgules" du 11 septembre que les amas de vêtements des camps d'extermination nazis). Cette conception affective des images est cela qui garde au cinéma de Spielberg son côté enfantin (sans que ce terme revête, pour moi, on l’aura compris, une connotation péjorative, bien au contraire) mais en même temps, cette enfance là a cessé d’être ignorante, les images, sans avoir rien perdue de leur immédiateté ont acquis une telle épaisseur qu’elles englobent, dans La Guerre des Mondes, la mémoire du XXème siècle et de ses cataclysmes, comme ceux du XXIème siècle naissant. Ce n’est pas rien pour un enfant.
(voir, au sujet du film, le beau texte de Sébastien et les remarques pertinentes de Z, j'y reviens moi-même dans un prochain post)
Commentaires
2005-07-13 14:40:16
"Georges Lucas, à mon sens davantage un enfant vieillard dont l'imaginaire s'est sclérosé depuis longtemps" : très juste, JS !
D'accord avec toi sur la question du mythe. Quoique à y regarder de plus près, je parlerais davantage de "stéréotypes qui se sont déplacés" et sur lesquels jouent Spielberg depuis l'abord de sa filmographie, pour convoquer effectivement l'imaginaire collectif.
Sinon, je note la complémentarité des billets qui pulullent ça et là sur War of the Worlds. Le mien s'attachera au motif du regard (traitement vertigineux. Vu le film deux fois déjà !).
Sébastien m'a dit que tu avais une théorie sur la fin du film que tu considères comme un faux happy end et que tu pouvais l'étayer du point de vue de la mise en scène. C'est passionnant : j'ai hâte d'ens avoir plus.
2005-07-13 17:24:14
Je me suis laissé aller aussi
2005-08-23 22:27:54
Texte intéressant.
Dommage que vous parliez de tout sauf du film. ;)



