un conte de noël | [ cinéma ] |
Auparavant ils cherchaient à faire revenir des images à la surface du présent. On résistait à l'oubli, et la dureté de la coupe, c'était cette résistance. Des images (et aussi des mots) qui entraient d'un coup d'un seul dans la pièce. Sans crier gard. Aujourd'hui ils ne cherchent plus, ils sont désormais de petits êtres du présent sans vraies histoires à raconter. Ils sont "inintéressants" comme le dira l'une d'eux. Ils flottent eux aussi à la surface du présent (peut-être qu'ils ne flottent pas, peut-être qu'ils coulent), égarés, trainants dans des lieux à la familiarité dénuée de saveur. Des lieux improbables, à l'étrangeté parfois maladive, à l'unheimlich sournoisement délétère. Ou des lieux sans histoires, à l'instar de ce nouveau quartier sans ruines, sans stigmates, sans couleurs. Et sa modernité à lui, la jeunesse de son regard implacable et acéré c'est d'avoir montré qu'il n'y a plus d'histoires, plus de mémoire, juste quelques signes, mais sans contexte, seuls et orphelins.
Seuls et orphelins ? Pas tout à fait. Disons étranges et malaisants dans ce qu'ils convoquent de souvenirs effroyables et disproportionnés. Là un tas de vêtements, ici une neige douteuse. Signes de cataclysmes infimes mais dévastateurs, signes de catastrophes intimes mais immenses au regard des dimensions de notre corps. Ces signes comme des lapsus incompréhensibles. Ces signes d'une histoire ancienne qu'on ne voit plus vraiment. Ces signes qui, du coup, sont là, devant eux, devant nous, et qu'on ne sait même plus articuler. Plus de stucture plus d'accrocs, plus d'accrocs plus d'histoire. La matière molle est celle de notre oubli, de notre passivité à force d'avoir trop plongé dans nos coeurs esseulés. Un hiver nucléaire, une ville sans passé, des habitants qui semblent vivre une journée sans savoir qu'elle n'est qu'un erzatz (comme à la fin d'un célèbre film de sf), voilà à quoi l'on ne peut s'empêcher de penser.
Quant à l'espace, il n'existe plus, il est sans profondeur. Lorsqu'il filme l'espace, sciemment il écrase toute profondeur, il nie les distance. Où encore, quand l'un d'eux regarde cet espace, il fait semblant de croire qu'il est grand. Alors qu'on a bien vu, nous, qu'il est exigu, étriqué. C'est étrange, c'est angoissant (et pendant ce temps la neige continue de tomber). Mais ce qui l'est davantage encore, étrange et angoissant, c'est que jamais il ne nous le montre, cet espace. Ils voient, nous ne voyons pas. Il n'y a pas de contrechamp. Nous ne pouvons vérifier, même si nous savons confusément, et cette absence de preuve, ce confusément, sont complètement anxiogènes. Nous étouffons, nous souffrons de cette absence de coupe, nous sommes orphelins de la coupe, cernés que nous sommes par les matières molles.
Commentaires
2006-12-23 10:19:21
C'est de très loin ce que j'ai lu de plus fin et de plus sensible sur ce film (que je n'ai d'ailleurs pas aimé). Bravo.
2006-12-23 14:07:56
Oui, l'espace est totalement écrasé et le cinéaste parvient à isoler deux personnages qui sont pourtant dans le même cadre. Très beau texte sur un film absolument sublime, le meilleur de l'année et de très loin...
2006-12-23 14:43:55
le 6ème meilleur film de l'année... Ce qui n'est pas rien quand même.
Beau texte mon cher ami (mais c'est une habitude, il faut croire que la rareté te va bien...)
2006-12-23 23:36:12
Salut JS (ça fait longtemps que j'étais pas passé par ici).
C'est sans doute la meilleure critique que j'ai lu sur le film, et pourtant elle ne suffira pas à me faire réviser mon jugement.
C'est drôle, instinctivement, j'aurais parié que tu m'aimerais pas Coeurs. Que s'est-il passé entre le "Haine du vivant, c'est tout ce que j'ai cru déceler dans cette Sarabande qui est l'oeuvre d'un homme paniqué par la mort" (ton texte avait été pour moi une bouffée d'air : enfin une critique négative et argumentée de Sarabande !) et le "Le corps mou de la dépression individuelle. Le corps mou du délitement collectif. C'est cela qu'il filme. Il connaît notre coeur, il connaît tous les coeurs. Il a pris le poul du temps et dans sa saisissante clairvoyance, il en a montré la structure effondrée." ?
Moi je vois la même éthique à l'oeuvre dans les 2 films, et elle me dégoute. 2 oeuvres de vieux qui voient le monde mourrir en même temps qu'eux, mêmes petits théâtre de mesquinerie cachés derrière une mise en scène virtuose (tu l'analyse parfaitement). Je n'insisterai pas sur les acteurs qui, au delà de leurs personnages , sont l'incarnation de la France bourgeoise (Lambert Wilson, que j'adore, n'est pas crédible une seconde en alcoolique : pourquoi le diriger ainsi, en forçant le trait à ce point ?).
Je sais qu'en bon rhétoricien tu vas me prouver que Resnais et Bergman n'ont rien à voir. Alors j'attends :).
2006-12-24 10:00:04
Hi,
Señor JS, j'abonde, c'est bien que vous écriviez.
Then I must say, je contresigne idem le commentaire de Raqi.
Plombé, plombé, plombé, surplombé.
Songé à « Saraband » itou, and in some way à Lelouch, quelque chose entre les deux, pathétiquement abstrait, et constamment à côté de la plaque.
And what puzzles me, c'est comme un même film peut n'avoir rien d'identique depending les spectateurs. Car là, de ce que j'ai pu lire, ce n'est pas désaccord, c'est entirely un autre objet.
« Et sa modernité à lui, la jeunesse de son regard implacable et acéré c'est d'avoir montré qu'il n'y a plus d'histoires, plus de mémoire, juste quelques signes, mais sans contexte, seuls et orphelins. » Aaaaah ? C'est pas un peu vieillot, ça date pas un peu comme vision ? et, d'ailleurs, comme la modernité ?
2006-12-26 00:35:01
C'est un film de vieux, fait pour les vieux (il suffisait de voir les spectateurs dans la salle), complétement à côté de ses personnages (Dussollier a 20 ans de plus que son rôle) comme si tout était observé au travers d'un aquarium (et non plus un microscope) déformant, flou, un film réalisé par un type dont on sent bien qu'il a la goutte, et qu'il voit cela avec un pied déjà dans la tombe, mais c'est justement cela que je trouve magnifique, cette espèce d'écart malgré soi (les décors ni réalistes, ni stylisés, simplement ratés, des idées toutes faites assumées comme idées), cette vieillesse hagarde qui commence à repalper son enfance (c'est vrai de tous ces comédiens qui jouent, qui jouent ostensiblement à jouer), qui abandonne le territoire adulte, avec le coeur serré, et quand même un sourire de gamin. Ca date, c'est vieillot, c'est à côté de la plaque, et c'est justement cela qui est si beau. Un beau film sénile.
2006-12-26 12:17:13
In that case…
Le côté daté et vieillot chez Resnais m'a jamais gêné, on the contrary (« Mélo »), I was only doubting de ladite modernité de l'affaire, dans l'affaire. Et de l'utilité, then, de la convoquer ici.
Les beaux films de vieux, y'en a à la pelle (« The Dead » de Huston, « La Comtesse de Hong-Kong » de Chaplin, « Le Garçu » de Pialat, « Le Petit Théatre » de Jean Renoir, ad libitum…), et même des sublimes. But beau film sénile, c'est comme de dire beau film infantile, ça m'échappe… justement. D'autant que it's less une prétendue sénilité qui ne va pas (ou vous va), après tout « On connaît la chanson » mêlait les mêmes question marks et clichés tout faits et sourires gamins etc. etc., sauf qu'il s'y trouvait comme une exultation triste, une jeune vieillesse déjantée qui déchante, rattrapée à tout instant par ce qui l'attend, and that was great. Le funèbre is in fact l'une des constantes du cinéaste, y compris quand il était « jeune » (mais Resnais a toujours été vieux so to say, et c'est ce qui fait souvent le prix de son ciné, price for mélancolie et teintes ors funèbres).
The problem here, c'est le funèbre « au carré », c'est la tautologie et la platitude que rien ne grignote, ne trouble, n'inquiète (sic!), la morne plaine, la cathédrale du vide like used to say Moullet, qui, c'est énoncé dès le début, veut filmer ce qui est petit, petitesse des vies et étroitesse des sentiments, avec des habits trop grands, comme un drap tout mou sans fantôme ni cadavre dessous (ni Claude Rich), et des clins d'œil tout le temps à soi-même : le second degré, or let's say again cette concertation morne au carré, tue le cinéma de Resnais qui ne supporte que l'ingénuité (non l'infantilisme) d'une retombée en enfance, et que la morbidité (non la sénilité) d'une pirouette ou d'un pied-de-nez au-dessus de la tombe.
Je tiens, therefore, « L'Amour à mort » ou « Mélo » pour de très grands films.
2006-12-26 16:26:31
On pourrait également citer Gertrud comme sublime film de vieux, où jamais Dreyer ne se laisse aller à la morbidité ou à une quelconque sénélité. La beauté de la vieillesse, je trouve, est justement de ne pas y céder, de lutter jusqu'au bout, de rester ferme et de ne pas se laisser aller à la molesse, tout en refusant le trucage, le masque de jouvence, le faire-jeune. Vous n'avez pas eu la nausée vous en voyant le corps de Sabine Azéma en sous-vétements ?
A propos de la prétendue vieillesse de Resnais, même lorsqu'il était jeune, Daney a eu une parole définitive là dessus, dans Persévérance il me semble, mais je ne parviens pas à la retrouver. Il expliquait en gros qu'après Nuit et Brouillard, il avait cessé d'aimer Resnais car celui-ci avait rejoint le monde des "adultes", ce monde sale qui rappelait à Daney l'occupation et qu'il cherchait à fuir en allant au ciné. Something like that (permettez que je scannerise un petit peu)
2006-12-27 15:19:24
Sénile, oui, donc fatigué, hors propos, taré, et surtout pas dans le contrôle. C'est donc cela que je trouve beau, ce regard non plus distant mais distancié. Resnais a toujours été en dehors de son temps mais bien dans l'époque, cinéaste moderne, cinéaste de la modernité, traquant la justesse derrière l'artifice. Dans "Coeurs", c'est un peu comme si l'intelligence avait sombré, comme s'il n'était plus ni de son temps ni de son époque, c'est un film de vieux, abandonné, perdu, qui lutte maladroitement pour parler de son époque mais n'en dit plus rien, ou trop mal, parce qu'il n'y comprend plus grand chose, déjà oublié des vivants, quand bien même il regarderait toutes les séries américaines à la mode, histoire de se raccrocher à une branche malgré tout. Donc oui, je maintiens, même pas un film sur la vieillesse (ça c'est affreux), mais un vieux film, un déjà vieux film qu'on ne pourra jamais réduire à des déterminismes socio-historiques. Dans cinquante ans, "Coeurs" ne dira rien de notre époque, on n'en fera pas un objet scolaire, mais il continuera d'être ce regard malade, amer, gamin, un peut mort, sur la vie, et surtout pas sage et pas apaisé. Voilà pourquoi je défends encore cette idée de film sénile, même si ça sonne affreusement à nos oreilles.
2006-12-28 16:35:35
une petite absence et je vois que vous vous en êtes donné à coeur joie (si j'ose dire)...totalement en désaccord sur presque tout...je pense au contraire qu'il s'agit du film français le plus jeune parmi ceux sortis en salle cette année (avec le HPG peut-être), ainsi que le plus lucide sur l'époque (pour moi Resnais a toujours été un grand sociologue, le frère jumeau de Godard sur ce point)...je reviens bientôt sur tout ce qui a été dit plus haut...
2006-12-28 18:56:25
fichtre, on va prendre cher !
(je m'en fous, j'ai toujours considéré le terme sociologue comme une insulte pour un cinéaste :p)
2006-12-28 19:23:28
Oui, je trouve ça un peu insultant de traiter ce film de "sénile" et d'oeuvre de vieux (le dit-on de Oliveira ou de Rohmer?). Resnais, comme tout grand cinéaste, n'a plus de compte à rendre avec les tics de l'époque ou des effets à la mode et pourtant, je crois qu'il n'y a pas un film qui parle mieux de notre monde que "Coeurs" : solitude, égoïsme, angoisse du néant, peur face à la mort...Ces grandes questions, Resnais les traite avec une liberté sidérante et une élégance incroyable.
Comment ne pas être bouleversé par ce désormais fameux plan du bras sous la neige?
Le cinéma "sénile", il est plutôt du côté de la nouvelle "qualité française auteuriste" (Bonitzer) ou des plagiats éhontés de Christophe Honoré...
2006-12-28 20:06:04
Pas vu son dernier, mais Resnais me paraît un cinéaste excessivement surestimé, dont les seules réussites à mon avis tiennent à une qualité d'écriture scénaristique, souvent confiée d'ailleurs à des gens extérieurs au milieu du cinéma : Cayrol pour "Nuit et brouillard", Duras pour "Hiroshima mon amour", Laborit pour "Mon oncle d'Amérique"... Le reste à ma connaissance n'est que prétention boursouflée ( "L'amour à mort", un film qui m'a dégoûté du cinéma pour un bon moment) et divertissement raté ("On connaît la chanson" comme son titre l'indique, voire l'épouvantable "I want to go home", inférieur au plus mauvais Zidi). Sur la question de l'âge, bof, le temps ne fait rien à l'affaire...
2006-12-28 23:41:13
Moi je le dis que Oliveira et Rohmer sont des vieux :).
De toute façon, ce n'est pas qu'une question d'âge, puisque comme tu le soulignes, Honoré et Bonitzer aussi sont des vieux.
Pour prouver que je ne verse pas dans le jeunisme à tout crin, je crie ici mon amour à Antonioni et à Godard (eux c'est des vrai punks)
2006-12-30 16:06:05
Non mais quelle bande de jeunistes ! Rien que le mot "sénile" je le trouve beau. M'intéresse pas la jeunesse d'esprit, de coeur, and so on... Et franchement, la peur du néant, la solitude, l'égoïsme, Danielle Thompson et Patrice Leconte en parlent aussi très bien. C'est donc qu'il y a autre chose, non?
Bon, c'est l'heure de ma soupe.



