doit-on cesser de cinéphiler? | [ le blog et la critique ] |
- C'est seulement maintenant que tu lis Persévérance, ce passionnant livre d'entretien de/avec Serge Daney?
- Ben oui, je sais, c'est honteux, tout cinéphile qui se respecte devrait avoir lu ça depuis longtemps,mais je suis un peu lent de nature.
- Bon, ça ira pour cette fois, mais que je ne t'y reprennes plus...
(dialogue imaginaire entre Serge Danette et JS, p 23, 5ème ligne)
En ce moment donc, je lis Persévérance. Non seulement c'est un sommet d'intelligence mais en plus c'est bouleversant, puisque Daney y mêle réflexions critiques et éléments biographiques au fil des questions posées par Serge Toubiana (Daney ancêtre des blogs critiques?). Néanmoins le livre commence par un texte où Daney évoque les fondations primordiales de sa cinéphilie, au travers du texte de Rivette sur le travelling de Kapo (De l'abjection), de l'avènement du cinéma moderne (Nuit et Brouillard et Hiroshima mon amour d'Alain Resnais notamment) et de la figuration de la mort au cinéma.
Le cinéma de Daney est celui qui vient après la Shoah, un cinéma bouleversé par un cataclysme sans précédent et qui déchire avec violence la toile du cinéma de papa. Un cinéma désormais étranger à l'état d'innocence car il sait que l'abjection a eue lieu, et qu'on ne peut plus filmer le réel comme si de rien n'était. Filmer la mort par exemple, Daney en parle avec une évidence aussi lumineuse que Rivette à propos de Kapo, dans quelques lignes consacrées aux Contes de la lune vague après la pluie de Mizoguchi. La mort de l'héroïne nous dit Daney, Mizo la filme de telle façon qu'on pourrait presque passer à côté, il décadre au moment fatal, à mille lieue du "coup d'enjoliveur" de la mort d'Emmanuelle Riva dans Kapo (recadrer joliment, faire des chichis avec la mort).
La mort au cinéma, c'est une question fondamentale, encore plus douloureuse après la Shoah, après Hiroshima, même si depuis la donne a considérablement changée (comme le note d'ailleurs Daney lui-même avec une certaine mélancolie). En tout cas j'imagine que pour lui, ce cinéma moderne était l'évidence de l'époque, le choix à faire en toute logique (en toute politique aussi, contre la France ignorante, la France qui feint et collabore). Pour ce cinéphile là, le choix était clair, parce que le monde avait vécu de tels bouleversements que la ligne à suivre était toute tracée, la conduite à tenir sans ambiguité.
J'en viens alors à me poser la question pour nous, les trentenaires (un peu au dessus, un peu au dessous) : quelle est notre cinéphilie (si tant est que ce terme ai encore un sens), quels sont les événements qui à 15 ans (l'âge de Daney au moment d'Hiroshima mon amour) ont forgé notre regard, nous ont poussé à suivre telle ou telle ligne? Précisément il me semble que si Daney avait choisi son camp, notre génération ne pouvait s'en choisir une aussi clairement (ou alors au risque du dogmatisme), elle se situerai plutôt sur la ligne. Daney l'avait d'ailleurs compris, lui que la télé intriguait, le seul, avec Skorecki à s'y intéresser alors. Le développement de la télévision, l'avènement des chaînes musicales et des clips, l'apparition des premiers jeux vidéo et de l'ordinateur de salon sont pour nous comme le magma primordial d'une nouvelle façon de voir le cinéma.
Un magma précisément, et non plus quelques camps nets et tranchés. Comment alors, articuler cet héritage brillant de la modernité et de la pensée post-travelling de Kapo, avec ces images qui font fi de ces considérations, qui tissent des liens indéfectibles avec le cinéma mais ne sont pas nécessairement soumises aux mêmes impératifs moraux? Critiquer la télévision à l'aune du cinéma, quelle étrange stupidité. Jean-Louis Comolli par exemple, tiens en horreur la télévision parce que, dit-il, elle n'a pas de hors champ. Peut-être. Mais alors cela reviendrait à tenir pour abjecte L'Olympia de Manet, parce que dans ce tableau non plus il n'y a pas de hors champ (ça s'appelle le facingness coco). Ces diatribes corporatistes sont, de toute façon, sans intérêt.
A nous alors d'inventer de nouveaux modes critiques pour parler de cette "transversalité" mais aussi de chaque objet en soi (figurer la mort dans les jeux vidéo : impossible d'en parler avec les armes du cinéma). Où se cachent alors les De l'abjection de la télévision ou des jeux vidéo? Devons nous attendre un cataclysme pour voir fleurir ces prises de positions? Est-il possible de se passer du cinéma pour gloser dessus?
Et, plus que tout peut-être, doit-on se passer du cinéma pour enfin les critiquer sereinement, sans a priori ni mécanisme de défense et autre enjeu de pouvoir?






