16.4.2004

doit-on cesser de cinéphiler?

[ le blog et la critique ]
- C'est seulement maintenant que tu lis Persévérance, ce passionnant livre d'entretien de/avec Serge Daney?
- Ben oui, je sais, c'est honteux, tout cinéphile qui se respecte devrait avoir lu ça depuis longtemps,mais je suis un peu lent de nature.
- Bon, ça ira pour cette fois, mais que je ne t'y reprennes plus...
(dialogue imaginaire entre Serge Danette et JS, p 23, 5ème ligne)


En ce moment donc, je lis Persévérance. Non seulement c'est un sommet d'intelligence mais en plus c'est bouleversant, puisque Daney y mêle réflexions critiques et éléments biographiques au fil des questions posées par Serge Toubiana (Daney ancêtre des blogs critiques?). Néanmoins le livre commence par un texte où Daney évoque les fondations primordiales de sa cinéphilie, au travers du texte de Rivette sur le travelling de Kapo (De l'abjection), de l'avènement du cinéma moderne (Nuit et Brouillard et Hiroshima mon amour d'Alain Resnais notamment) et de la figuration de la mort au cinéma.

Le cinéma de Daney est celui qui vient après la Shoah, un cinéma bouleversé par un cataclysme sans précédent et qui déchire avec violence la toile du cinéma de papa. Un cinéma désormais étranger à l'état d'innocence car il sait que l'abjection a eue lieu, et qu'on ne peut plus filmer le réel comme si de rien n'était. Filmer la mort par exemple, Daney en parle avec une évidence aussi lumineuse que Rivette à propos de Kapo, dans quelques lignes consacrées aux Contes de la lune vague après la pluie de Mizoguchi. La mort de l'héroïne nous dit Daney, Mizo la filme de telle façon qu'on pourrait presque passer à côté, il décadre au moment fatal, à mille lieue du "coup d'enjoliveur" de la mort d'Emmanuelle Riva dans Kapo (recadrer joliment, faire des chichis avec la mort).

La mort au cinéma, c'est une question fondamentale, encore plus douloureuse après la Shoah, après Hiroshima, même si depuis la donne a considérablement changée (comme le note d'ailleurs Daney lui-même avec une certaine mélancolie). En tout cas j'imagine que pour lui, ce cinéma moderne était l'évidence de l'époque, le choix à faire en toute logique (en toute politique aussi, contre la France ignorante, la France qui feint et collabore). Pour ce cinéphile là, le choix était clair, parce que le monde avait vécu de tels bouleversements que la ligne à suivre était toute tracée, la conduite à tenir sans ambiguité.

J'en viens alors à me poser la question pour nous, les trentenaires (un peu au dessus, un peu au dessous) : quelle est notre cinéphilie (si tant est que ce terme ai encore un sens), quels sont les événements qui à 15 ans (l'âge de Daney au moment d'Hiroshima mon amour) ont forgé notre regard, nous ont poussé à suivre telle ou telle ligne? Précisément il me semble que si Daney avait choisi son camp, notre génération ne pouvait s'en choisir une aussi clairement (ou alors au risque du dogmatisme), elle se situerai plutôt sur la ligne. Daney l'avait d'ailleurs compris, lui que la télé intriguait, le seul, avec Skorecki à s'y intéresser alors. Le développement de la télévision, l'avènement des chaînes musicales et des clips, l'apparition des premiers jeux vidéo et de l'ordinateur de salon sont pour nous comme le magma primordial d'une nouvelle façon de voir le cinéma.

Un magma précisément, et non plus quelques camps nets et tranchés. Comment alors, articuler cet héritage brillant de la modernité et de la pensée post-travelling de Kapo, avec ces images qui font fi de ces considérations, qui tissent des liens indéfectibles avec le cinéma mais ne sont pas nécessairement soumises aux mêmes impératifs moraux? Critiquer la télévision à l'aune du cinéma, quelle étrange stupidité. Jean-Louis Comolli par exemple, tiens en horreur la télévision parce que, dit-il, elle n'a pas de hors champ. Peut-être. Mais alors cela reviendrait à tenir pour abjecte L'Olympia de Manet, parce que dans ce tableau non plus il n'y a pas de hors champ (ça s'appelle le facingness coco). Ces diatribes corporatistes sont, de toute façon, sans intérêt.

A nous alors d'inventer de nouveaux modes critiques pour parler de cette "transversalité" mais aussi de chaque objet en soi (figurer la mort dans les jeux vidéo : impossible d'en parler avec les armes du cinéma). Où se cachent alors les De l'abjection de la télévision ou des jeux vidéo? Devons nous attendre un cataclysme pour voir fleurir ces prises de positions? Est-il possible de se passer du cinéma pour gloser dessus?

Et, plus que tout peut-être, doit-on se passer du cinéma pour enfin les critiquer sereinement, sans a priori ni mécanisme de défense et autre enjeu de pouvoir?

par jean-sebastien à 01:33 | Commentaires(10) | Lien permanent

15.4.2004

une petite sucrerie

[ le blog et la critique ]
Une petite chose qui nous a bien fait rire cet après-midi S, JP, V et moi...

Lu dans le pariscope (p 131) sur l'affiche du probable sommet Spy Kids 3D:


"De loin le meilleur de la série Spy Kids"
Picsou Magazine



la critique serait-elle une valeur relative?

par jean-sebastien à 01:12 | Commentaires(4) | Lien permanent

12.3.2004

le don de double vue

[ le blog et la critique ]


On n'y voit rien (Descriptions) est le titre d'un livre de Daniel Arasse, grand historien d'art malheureusement décédé il y a peu. J'aime beaucoup le genre de personnages qu'incarnait Arasse, esprit brillant et indépendant, un rien iconoclaste mais soutenu par une solide culture classique. Evidemment Arasse ne parle ni de cinéma ni de télévision puisqu'il décortique des tableaux de maîtres (Bruegel, Titien, Velasquez, etc.) mais il me semble qu'il y a des leçons à retenir dans sa façon de faire sortir l'étude iconographique de son ornière habituelle pour la catapulter du côté du récit littéraire.

OJ (grâce à qui j'ai lu le bouquin) me faisait remarquer, à juste titre, que la manière s'accorderait à merveille à la critique DVD. Les tableaux qu'il analyse, Arasse en effet les connaît très bien et il s'attache à faire retour sur un détail ou une question générée par une oeuvre que la paresse intellectuelle, l'idée que la toile a livré tous ses secrets depuis longtemps empêchaient de mettre à jour. Il en est de même avec les films.

Cette façon de creuser un coin oublié du tableau, Arasse la déploie en six chapitres, six nouvelles avec une particularité pour chacun : dialogue imaginaire entre deux personnes qui finit par construire une forme de discours dialectique, lettre à une femme, texte faussement trivial, adresse au lecteur, à un "vous", un "tu", un "il". Cette manière pédagogique et ludique, limpide sans jamais vulgariser l'objet de son étude est l'anti modèle éclatant d'une certaine tendance universitaire que j'ai toujours trouvée un peu pompeuse, souvent purement rhétorique, dans la critique de cinéma dite sérieuse où le jargon et une formulation alambiquée ont valeur de pensée. Arasse démontre de plus qu'on peut inventer de nouvelles formes, qu'elles sont la locomotive qui entraînera le lecteur chevronné ou néophyte dans les rondes vertigineuses de ses démonstrations.

L'espièglerie avec laquelle il malmène parfois ses pères (Gombrich, Panofski par exemple) ou les spécialistes désaffectés est une invite à ne pas se comporter en dévot, à penser l'articulation entre culture classique et culture moderne, entre le contexte historique de l'oeuvre et l'interprétation libre de toute attache avec une vraie tonicité d'esprit.

décomplexé, voilà le maître mot de cette lecture savante et jouissive...

:-) JS

par jean-sebastien à 16:09 | Commentaires(5) | Lien permanent

27.2.2004

la morale du travelling (bis)

[ le blog et la critique ]
Petite précision concernant le "post" La morale du travelling, et le regard "non moral" de la critique d'art...
Patrice, qui connaît bien ce milieu me disait qu'en fait il existe des tas d'écoles, que la critique d'art est beaucoup plus hétérogène que la critique de cinéma qui, grosso modo, est régie par cette matricielle "morale du travelling" (qui autant qu'une morale est une politique du cinéma). Précision faite donc.

par jean-sebastien à 16:54 | Commentaires(0) | Lien permanent

18.2.2004

la morale du travelling

[ le blog et la critique ]


Les récents événements aux Cahiers du Cinéma sont symptômatiques d'une certaine frilosité critique qui, à quelques exceptions (Libération notamment) règne en maître dans le landernau de la critique de cinéma...

La révolution "copernicienne" tentée par les Cahiers les deux ou trois années passées (faire du Loft, de la télé réalité, des séries, clips et jeux vidéo, des objets d'analyse critique au même titre que les "films de cinéma") avant que la revue ne revienne récemment à un véritable "ordre moral" (en phase avec l'effrayant conservatisme français qui, ces derniers temps, nous accable), cette révolution donc, et les réactions violentes qu'elle a suscité, ne lasse pas de m'interroger sur la nature même de la critique telle qu'on l'envisage en France.

Lecteur assidu des Cahiers du Cinéma avant d'y écrire moi-même, j'ai toujours été très attiré, pour faire vite, par le caractère "moraliste" de la critique cinéphile. Il me semble que la grandeur de cette critique était que l'art cinématographique n'était plus seulement envisagé en soi, mais que chacun ramenait le monde extérieur à la mesure du film ou, dit autrement, que le film était pareillement l'art et le monde lui même. Résumé, cela a donné le mot fameux "le travelling est une affaire de morale" qu'on attribue tantôt à Godard tantôt à Luc Moullet (et fait parfois l'objet d'une inversion "la morale est une affaire de travelling").

Aujourd'hui, alors que le monde s'est considérablement transformé sous l'impulsion de nouveaux régimes d'images (clips, jeux vidéo, télé, webcam), il semble qu'une grande partie de la cinéphilie intellectuelle refuse obstinément de repenser cette injonction. Non qu'il faille l'invalider, bien au contraire. Mais qu'est-ce que la "morale de l'image" dans le clip, la télévision, le jeu vidéo? Est-elle du même ordre que dans le cinéma? Et même au sein du cinéma, celle-ci n'a t-elle pas changé de statut depuis que les films voisinent avec ces autres formes visuelles? Autant de questions que les vieux caciques de la critique cinéphiles refusent en bloc (en tout cas en France), préférant ranger les dits clips/jeux vidéo/télé réalité sous une même bannière: ces images seraient des monstres, le lieu même de l'ignominie.

C'est un fait par exemple qu'on ne retient généralement de Serge Daney que sa condamnation de la télévision, sans voir le chemin qu'il a lentement parcouru, allant jusqu'à regarder et interroger la télé là où avant il la condamnait; la télé l'interpelle, l'énerve, le séduit et il y a fort à parier que ce regard aurait encore évolué si Daney n'avait pas prématurément disparu.

Il me semble qu'il y a une leçon à prendre des critiques d'art (et pas de cinéma) qui bien souvent ont un rapport à leur objet d'analyse moins "moraliste" et qui du coup sont ouverts à des formes mutantes comme le Loft , formes qui nous obligent à repenser notre rapport à l'ensemble des images, à redéfinr le contours du territoire critique et moral. Si j'aime l'approche "moraliste", je me rends bien compte aussi qu'elle peut facilement se muer en dogme. Alors les formes qui résistent à ce dogme vertueux, qui se trouvent à sa périphérie ou au dehors sont considérées comme hérétiques (au mieux) et vulgaires (au pire).

Cette "morale du travelling" qui servait à différencier et hiérarchiser les films, à déterminer leur qualité de regard (le célèbre texte de Jacques Rivette sur le travelling de Kapo) et à fonder une morale de la mise-en-scène, est-elle toujours pertinente dès lors qu'on change d'objet, saute d'un régime à l'autre (du film au clip). Là où il n'y a pas à proprement parler de mise-en-scène mais davantage de la mise-en-espace ou du dispositif, la "morale du travelling" a t-elle encore un sens?

Là où il n'y a pas tout à fait des personnages mais plutôt des figures (les jeux vidéo) la "morale du travelling" a t-elle encore un sens? Là où notre rapport de spectateur à l'objet, au temps a changé (le jeux vidéo, les séries télé), là où le regard du "créateur" a changé (le Loft et ses caméra de "surveillance"), là où toutes ces évolutions nous obligent à nous penser dans le contemporain et pas seulement en vertu d'un dogme vieux de près de cinquante ans, la "morale du travelling" suffit-elle à éclairer notre lanterne critique?

:)) JS

par jean-sebastien à 23:40 | Commentaires(5) | Lien permanent

15.2.2004

l'écriture d'un blog

[ le blog et la critique ]
lu, sur l'étonnant blog en anglais de Joi Ito, que Roger m'a fait découvrir, une discussion assez passionnante sur l'écriture et la nature des blogs (Joi Ito archives)

à l'origine une réflexion faite à Joi Ito sur le fait de savoir s'il écrit pour et par lui-même, ou si la multitude des commentaires qu'il reçoit, toute la communauté des bloggers qui l'entourent virtuellement, ne constituent pas une forme de censure collective (si j'ai bien compris);

la discussion qui s'engage à partir de cette réflexion questionne l'idée de "démocratie émergeante" telle que la formule Joi Ito mais elle m'interroge aussi, d'un point de vue plus anecdotique, sur ma propre écriture d'un blog (sur des sujets plus "byzantins" que la démocratie, la censure ou la cyber-communauté j'en conviens).

Dans une revue on a finalement peu de retour hors celui de sa propre rédaction et de son propre milieu (en ce qui me concerne : la critique de cinéma), peu des lecteurs qui reste une communauté invisible; et il y a finalement quelque chose d'assez endogène dans tout cela, qui peut se faire au risque d'un certain aveuglement. Bien sûr, le milieu de la critique, où que ce soit, est suffisamment hétérogène pour générer pas mal d'avis contraires et contribuer à un véritable débat. Mais le milieu de la critique d'art (même s'il faut sans doute différencier le "critique de cinéma" du "critique d'art" en particulier; on y reviendra) ne génère pas autant de débat social que ce qui concerne la vie de la polis et de la cité. Toujours il y a le risque de discuter dans les "hautes sphères" sans jamais toucher que les gens déjà concernés.

Je n'ai pas encore expérimenté l'écriture rhizomique des bloggers chevronnés (peu de commentaire pour le moment, et la langue française qui ruine tout espoir de débat anglophone) mais je serais très curieux de savoir dans quelle mesure certains inconnus pourraient modifier ma façon de penser (qui par nature est poreuse à ce qui l'entoure). Mon expérience des Cahiers m'a montré que l'affectif entre énormément en ligne de compte, que l'avis de mes pairs ou du rédacteur en chef m'importe non seulement comme avis professionnel mais aussi comme avis amical, relationnel, puisque cet avis je l'appréhende en fonction de tout un background d'idées et de comportements de ces mêmes personnes. Même si les débats peuvent y être enflammés, j'ai le sentiment (peut être faux: ceci est l'avis d'un néophyte) que le net est plus froid et par là même, il me semble que l'influence des idées des autres sur mes propres idées seraient d'un autre orde que dans le monde réel.

pour finir sur la critique, je crois que c'est Roger lui-même, il y a fort longtemps, qui m'avait parlé de deux différents comportements critiques collectifs (peut-être cela concernait-il New-York et Paris mais je n'en suis plus très sûr) : dans un cas les critiques discutent peu du film en sortant de la salle et cela crée, une fois couché sur papier, des résultats très hétérogènes mais pas toujours passionnants; dans l'autre cas, les critiques discutent beaucoup entre eux au sortir de la salle et, une fois écrits leurs papiers, on retrouve beaucoup d'idées en commun, moins de singularité, mais le niveau, lui, est supérieur au premier cas.

what do you think about it?

:)) JS






par jean-sebastien à 02:34 | Commentaires(7) | Lien permanent

27.1.2004

enter the new world

[ le blog et la critique ]
première entrée dans le monde des blogs...

un peu effrayé par ce monde là, entre le travail d'éditorialiste et le journal intime...

il y a peu encore j'écrivais en France dans Les Cahiers du Cinéma (sur le cinéma donc, mais aussi sur la télé, les jeux vidéo, internet même) et il s'agissait pour la plupart d'entre nous de se mettre en jeu dans des textes critiques (on se raconte soi lorsqu'on écrit une critique de film) mais en étant protégé par la distance intellectuelle...

ici plus de protection semble t'il, on est en roue libre...

essayons donc,

see you

JS

par jean-sebastien à 01:47 | Commentaires(7) | Lien permanent