18.2.2004

la morale du travelling

[ le blog et la critique ]


Les récents événements aux Cahiers du Cinéma sont symptômatiques d'une certaine frilosité critique qui, à quelques exceptions (Libération notamment) règne en maître dans le landernau de la critique de cinéma...

La révolution "copernicienne" tentée par les Cahiers les deux ou trois années passées (faire du Loft, de la télé réalité, des séries, clips et jeux vidéo, des objets d'analyse critique au même titre que les "films de cinéma") avant que la revue ne revienne récemment à un véritable "ordre moral" (en phase avec l'effrayant conservatisme français qui, ces derniers temps, nous accable), cette révolution donc, et les réactions violentes qu'elle a suscité, ne lasse pas de m'interroger sur la nature même de la critique telle qu'on l'envisage en France.

Lecteur assidu des Cahiers du Cinéma avant d'y écrire moi-même, j'ai toujours été très attiré, pour faire vite, par le caractère "moraliste" de la critique cinéphile. Il me semble que la grandeur de cette critique était que l'art cinématographique n'était plus seulement envisagé en soi, mais que chacun ramenait le monde extérieur à la mesure du film ou, dit autrement, que le film était pareillement l'art et le monde lui même. Résumé, cela a donné le mot fameux "le travelling est une affaire de morale" qu'on attribue tantôt à Godard tantôt à Luc Moullet (et fait parfois l'objet d'une inversion "la morale est une affaire de travelling").

Aujourd'hui, alors que le monde s'est considérablement transformé sous l'impulsion de nouveaux régimes d'images (clips, jeux vidéo, télé, webcam), il semble qu'une grande partie de la cinéphilie intellectuelle refuse obstinément de repenser cette injonction. Non qu'il faille l'invalider, bien au contraire. Mais qu'est-ce que la "morale de l'image" dans le clip, la télévision, le jeu vidéo? Est-elle du même ordre que dans le cinéma? Et même au sein du cinéma, celle-ci n'a t-elle pas changé de statut depuis que les films voisinent avec ces autres formes visuelles? Autant de questions que les vieux caciques de la critique cinéphiles refusent en bloc (en tout cas en France), préférant ranger les dits clips/jeux vidéo/télé réalité sous une même bannière: ces images seraient des monstres, le lieu même de l'ignominie.

C'est un fait par exemple qu'on ne retient généralement de Serge Daney que sa condamnation de la télévision, sans voir le chemin qu'il a lentement parcouru, allant jusqu'à regarder et interroger la télé là où avant il la condamnait; la télé l'interpelle, l'énerve, le séduit et il y a fort à parier que ce regard aurait encore évolué si Daney n'avait pas prématurément disparu.

Il me semble qu'il y a une leçon à prendre des critiques d'art (et pas de cinéma) qui bien souvent ont un rapport à leur objet d'analyse moins "moraliste" et qui du coup sont ouverts à des formes mutantes comme le Loft , formes qui nous obligent à repenser notre rapport à l'ensemble des images, à redéfinr le contours du territoire critique et moral. Si j'aime l'approche "moraliste", je me rends bien compte aussi qu'elle peut facilement se muer en dogme. Alors les formes qui résistent à ce dogme vertueux, qui se trouvent à sa périphérie ou au dehors sont considérées comme hérétiques (au mieux) et vulgaires (au pire).

Cette "morale du travelling" qui servait à différencier et hiérarchiser les films, à déterminer leur qualité de regard (le célèbre texte de Jacques Rivette sur le travelling de Kapo) et à fonder une morale de la mise-en-scène, est-elle toujours pertinente dès lors qu'on change d'objet, saute d'un régime à l'autre (du film au clip). Là où il n'y a pas à proprement parler de mise-en-scène mais davantage de la mise-en-espace ou du dispositif, la "morale du travelling" a t-elle encore un sens?

Là où il n'y a pas tout à fait des personnages mais plutôt des figures (les jeux vidéo) la "morale du travelling" a t-elle encore un sens? Là où notre rapport de spectateur à l'objet, au temps a changé (le jeux vidéo, les séries télé), là où le regard du "créateur" a changé (le Loft et ses caméra de "surveillance"), là où toutes ces évolutions nous obligent à nous penser dans le contemporain et pas seulement en vertu d'un dogme vieux de près de cinquante ans, la "morale du travelling" suffit-elle à éclairer notre lanterne critique?

:)) JS


Commentaires

sandrine - drinemarques [at] hotmail.com
2004-02-20 14:51:08

Attention, les blogs peuvent avoir une très mauvaise influence sur leur lectorat... Pour preuve, et sur la base de tes arguments, je viens de claquer avec perte et fracas la porte d'un des sites pour lesquels j'écrivais depuis deux ans. On m'a fait le sempiternel procès de l'impureté. Comment pouvais-je aller voir le dernier Breillat ou Podium, prendre le soin d'écrire sur ces films, d'informer mon propos quand ces mêmes films méritaient simplement qu'on les passe sous silence ?! Position qui me paraît des plus radicales et ne me satisfait pas intellectuellement. Je ne sais s'il faut parler d'intégrisme ou de conservatisme en pareil lieu ? C'est d'autant plus inquiétant que ça émane de gens jeunes qui ne devraient pas, me semble-t-il, être sourds aux mutations profondes de l'image que tu analyses brillamment.
Je peux aller voir les Rivières Pourpres 2 et, dans la même journée, visionner des films muets (mes bonheurs récents : Régénération de Raoul Walsh et Outside the Law de Tod Browning). Récemment, j'ai même fréquenté un forum sur Les Feux de l'Amour pour voir ce que les fans pouvaient en dire ! (j'ai vu mon tout premier épisode il y a deux jours. Une expérience qui vaut son pesant de cacahouètes !).
Plus sérieusement, je commence à être convaincue que les weblogs, plus que les sites mêmes dédiés au cinéma, sont en passe de devenir de vrais lieux cinéphiles. Roger et toi m'avaient convaincue !
Bonne journée.
S.

Roger
2004-02-22 17:52:40

Il très intéressant de voir cela de loin. Pour moi, la cinéphilie "française" se définissait par son goût de l'impureté.

En lisant Daney (surtout) et en voyant les films de Rouch, Godard, Rozier pour citer que ceux qui à leurs débuts se contrefoutaient royalement de la pureté: Rouch mixant film d'ethnologue et fiction; Godard série B et classicisme et Rozier télé et cinéma (et vice versa). De ce clash de genres et d'images resortaient de l'énergie pure qui se ressent encore aujourd'hui.

En vous lisant je me rends compte qu'un certain académisme a pris le dessus petit à petit. C'est d'autant plus dommage qu'il y a vraiment beaucoup de choses à découvrir ces jours-ci.

***

Sandrine, je ne suis pas sûr que les weblogs sont les vrais lieux cinéphiles d'aujourd'hui - mais il se peut que c'est des lieux d'une pensée plus libre parce que non contrôlée (ou alors contrôlée uniquement par soi-même).

Roger

Hypogriffe - josue2020 [at] yahoo.fr - http://44
2005-02-22 03:09:40

Tu parles de "l'effrayant conservatisme français" et tu proposes un lien pour le Stalker?? Tu as lu ce qu'il écrit?

Sinon, je trouve que ton blog c'est du bla-bla, je te souhaite bon courage, mais te lire ne me fait ni chaud ni froid: tu manques de nerf, tu te reposes sur tes lauriers, tu traînes avec des petits intellos à la mords-moi-le-noeud et tes textes ne respirent pas la vie, la promenade, la curiosité, la nature, mais l'enfermement et le conformisme.
Tu ressembles d'ailleurs au Stalker, d'ailleurs.

Et cesse tes appels du pied à "Libé", c'est laid.

jean-sebastien
2005-02-22 11:53:45

c'est toujours curieux les gens qui se sentent obligés de laisser leur petite crotte critique sans jamais étayer grand chose...quand on n'aime pas, on passe son chemin...mais bon...
que répondre en tout cas à tant de jugements péremptoires, à ce tutoiement méprisant et ces invectivez impératives ("cesse tes appels du pied à Libé"????), que répondre?

Rien, vous êtes trop con et suffisant

HOuartna
2005-05-09 20:06:00

Pour en revenir à Daney ;)

Citation:
C'est un fait par exemple qu'on ne retient généralement de Serge Daney que sa condamnation de la télévision, sans voir le chemin qu'il a lentement parcouru, allant jusqu'à regarder et interroger la télé là où avant il la condamnait; la télé l'interpelle, l'énerve, le séduit et il y a fort à parier que ce regard aurait encore évolué si Daney n'avait pas prématurément disparu.
Enfin un avis sur Daney qui change des poncifs et des idées arretées du type "Daney n'aimait pas la télé"; "Daney avait prédit la mort du cinéma, il s'est trompé"... Effectivement, la pensée de Daney est de l'ordre du chemin parcouru comme vous le dites si bien, et jamais, jamais, Daney ne s'est arrêté sur une idée sans y revenir, la faire évoluer, la réfuter. Tout comme le monde bouge, tout comme la vie avance, sa pensée faisait de même, souvent en accord avec le monde, avec son rapport au monde, avec l'état du cinéma. C'est pour cela qu'il n'y pas de "Qu'est ce que le cinéma" équivalent pour Daney. Sa pensée se faisait au quotidien, elle était en perpétuel mouvement. A votre interrogation sur le devenir de la morale dans la critique de cinéma aujourd'hui, en regard de l'arrivé des nouveaux médias, je trouve personellement que la pensée de Daney manque terriblement. On aurait besoin de quelqu'un de sa veine pour regarder d'un oeil neuf un monde foisonnant d'images, avec lesquelles on est à la fois familier - c'est ce que l'on croit - mais aussi un peu prisonnier et étranger...

Peut-être que des héritiers de Daney vont arriver prochainement, avec une redécouverte prochaine (et salvatrice!) de son oeuvre, pour mieux comprendre et partager notre regard sur les nouvelles images, pour définir où en est le cinéma en ce début de XXIème siècle.

On ne peut qu'espèrer...

Laisser un commentaire

Nom
Email
URL
Votre commentaire
Vérification anti-spam (copier les chiffres dans le champ de saisie)
Auto-BR (convertir les retours à la ligne en <br>)