12.3.2004

le don de double vue

[ le blog et la critique ]


On n'y voit rien (Descriptions) est le titre d'un livre de Daniel Arasse, grand historien d'art malheureusement décédé il y a peu. J'aime beaucoup le genre de personnages qu'incarnait Arasse, esprit brillant et indépendant, un rien iconoclaste mais soutenu par une solide culture classique. Evidemment Arasse ne parle ni de cinéma ni de télévision puisqu'il décortique des tableaux de maîtres (Bruegel, Titien, Velasquez, etc.) mais il me semble qu'il y a des leçons à retenir dans sa façon de faire sortir l'étude iconographique de son ornière habituelle pour la catapulter du côté du récit littéraire.

OJ (grâce à qui j'ai lu le bouquin) me faisait remarquer, à juste titre, que la manière s'accorderait à merveille à la critique DVD. Les tableaux qu'il analyse, Arasse en effet les connaît très bien et il s'attache à faire retour sur un détail ou une question générée par une oeuvre que la paresse intellectuelle, l'idée que la toile a livré tous ses secrets depuis longtemps empêchaient de mettre à jour. Il en est de même avec les films.

Cette façon de creuser un coin oublié du tableau, Arasse la déploie en six chapitres, six nouvelles avec une particularité pour chacun : dialogue imaginaire entre deux personnes qui finit par construire une forme de discours dialectique, lettre à une femme, texte faussement trivial, adresse au lecteur, à un "vous", un "tu", un "il". Cette manière pédagogique et ludique, limpide sans jamais vulgariser l'objet de son étude est l'anti modèle éclatant d'une certaine tendance universitaire que j'ai toujours trouvée un peu pompeuse, souvent purement rhétorique, dans la critique de cinéma dite sérieuse où le jargon et une formulation alambiquée ont valeur de pensée. Arasse démontre de plus qu'on peut inventer de nouvelles formes, qu'elles sont la locomotive qui entraînera le lecteur chevronné ou néophyte dans les rondes vertigineuses de ses démonstrations.

L'espièglerie avec laquelle il malmène parfois ses pères (Gombrich, Panofski par exemple) ou les spécialistes désaffectés est une invite à ne pas se comporter en dévot, à penser l'articulation entre culture classique et culture moderne, entre le contexte historique de l'oeuvre et l'interprétation libre de toute attache avec une vraie tonicité d'esprit.

décomplexé, voilà le maître mot de cette lecture savante et jouissive...

:-) JS


Commentaires

personneavecdesproblèmespsychologiques
2004-03-15 11:52:36

C'est vrai que ce petit livre est aussi brillant qu'abordable, ce qui est bien moins le cas pour des ouvrages comme «Le détail» ou «Le sujet dans le tableau», plus "érudits". Aussi, je trouve parfois un peu démagogique cette façon de faire "copain" avec le profane, cette manière — néanmoins subtile — de nous prendre par la main, de s'assurer à chaque ligne qu'on n'est pas lâché.

jean-sébastien
2004-03-15 12:52:37

ce n'est pas faux...
c'est en effet la limite de l'ouvrage (et d'ailleurs systématiser cette façon de procéder se révèlerai vite pénible); mais l'essai est plein de panache, c'est vraiment une "fantaisie"...

Srokkur - strokkur69 [at] hotmail.com
2004-03-19 15:13:50

Faire "copain" avec le profane, comme le dit la personne qui a des problèmes psychologiques, est une attitude purement pédagogique de la part de quelqu'un comme Daniel Arasse. J'ai eu la chance de suivre quelques uns de ces cours, durant mes jeunes années universitaires, et je me souviens de celui qui m'a appris a regarder, à scruter, à aller au-delà de la simple vue d'ensemble.
"Brillant", c'est l'adjectif qui pourrait définir le mieux le travail de Daniel Arasse. Mais pas seulement.
"Passioné", "généreux", mais aussi "intransigeant", ou encore "sévère", mais jamais "condescendant".

Une chose encore, il faut parfois bien réfléchir à l'utilisation des mots. "Profane" fait parti du vocabulaire sacré, et ne s'applique pas a l'usage que vous en faites (je m'adresse toujours à la Personne, là!).

C'est justement parce qu'il s'adressait au plus grand nombre, sans distinction, que Daniel Arasse était un Grand.
A votre critique, il aurait répondu, que les "néophites" ne le restent jamais très longtemps, si on veut bien se donner la peine de partager son savoir avec les autres (plutôt que de faire l'étalage impudique de ses prétendues lectures !).

Toujours le même !
2004-03-27 17:58:29

Et bien sur, libre à vous de substituer un "y" au "i" dans le mot savant de la dernière phrase...

jean-sébastien
2004-03-27 18:21:08

je ne comprends plus rien là : qui s'adresse à qui?

Laisser un commentaire

Nom
Email
URL
Votre commentaire
Vérification anti-spam (copier les chiffres dans le champ de saisie)
Auto-BR (convertir les retours à la ligne en <br>)