29.4.2004

le temps et l'eXistenZ (épisode 4)

[ télé en série ]
Suite et fin (provisoire) de la série. Visiblement mon idée de virtuel dans mon précédent billet n'a pas fait florès. Tant pis, le caractère expérimental et journalier du blog est à ce prix : on peut se tromper ou ne pas convaincre. Continuons de lancer des hypothèses...

Lu chez Zvezdo une dépêche sur un dormeur warholien en diable. C'est très beau (et très à-propos) car l'une des images les plus émouvantes vu récemment dans le 22/24 des Colocataires est celle de Gia profondément endormi sur le canapé en pleine nuit. Dans le digest proposé par M6 on ne voit jamais l'appartement nuitamment éclairé par quelques projecteurs depuis l'extérieur et c'est bien dommage. Rien de plus terrassant de beauté qu'un dormeur. La pénombre donne subitement une autre dimension à ce naturalisme « in virto », bien loin de la lumière d’aquarium qui constitue l’esthétique de l’émission (modernité quand tu nous tiens) et contribue à cette vague impression de siéger dans un laboratoire (quoi de mieux éclairé qu’un laboratoire ?). Dans la pénombre les ombres viennent toujours un peu à notre rencontre, douces, murmurantes, loin de l’aspect un peu criard de la journée. Pour un peu on serait dans du Tourneur (fils bien sûr, pas le père).


Mais je voulais parler de toute autre chose aujourd’hui. J’ai repensé à l’intitulé de la première émission du genre qui était Big Brother, nom qui ressemble plus à un clin d’œil amusé à Orwell qu’à un éclatant aveu de vidéosurveillance intempestive. Néanmoins beaucoup n’ont pu s’empêcher de voir dans ce type d’émissions le symptôme d’un fascisme rampant, reprenant la figure du pouvoir définie par Foucault dans Surveiller et Punir, celle du panoptique. Un pouvoir recouvrant toutes les couches de la société, organisé en de multiples strates, bref partout à la fois. Comolli s’est récemment répandu sur le sujet, convoquant à son tour Foucault (mais je n’ai pas lu le livre de Comolli donc je réserve mon avis). Je me méfie énormément de cette pensée analogique qui utilise des structures « réelles » de pouvoir pour démonter une structure « symbolique » d’un autre supposé pouvoir, ce qui bien souvent aboutit à de faibles raisonnements.

La loi de la mère ?
Quel pouvoir d’abord, et pour quoi faire ? On se le demande. Quel est donc mon pouvoir face au 22/24 des Colocataires ? La prophylaxie autoritaire dont parle Foucault (qui est l’ambition du pouvoir dont il parle : réguler, soigner, assainir au nom du bon ordonnancement de la société) je ne la trouve pas dans le Loft ou les Colocataires. Au contraire j’y voit davantage une sorte de va-et-vient ludique entre l’ordre et le désordre, sous le regard à la fois bienveillant et vampirisant, autoritaire et laxiste de la chaîne et de la régie. Le Big Brother en question serait-il une Big Mother ? Mère maquerelle et Sainte tout à la fois. Ni Eve ni Marie mais Marie-Madeleine ? Une chose est sûre en tout cas, ici il n’y a plus de père (symboliquement le régisseur de la loi) et cette absence là fait aussi tout l’intérêt de l’émission. C’est tout autant la disparition de l’auteur (qui est l’auteur des Colocataires ? On serait bien en peine de le dire) que celle d’une figure organisatrice et rassembleuse. Dans « Colocs », il y a « colo ». Ce qu’est un peu Les Colocataires : qui n’a jamais vécu les colonies de vacances comme les prémisses d’une émancipation des parents et surtout du père ?

Le petit jeu du pouvoir
Pourtant le pouvoir, ce pouvoir plus féminin que masculin est là (« habillés ou torse-nu veuillez mettre vos micro » annone parfois sèchement le haut parleur), il se met lui même en scène au travers des restrictions imposées aux colocatairiens (restrictions de budget, obligation de faire telle ou telle tâche en un minimum de temps). Se joue alors les résistances à ce pouvoir (bien relatif puisqu’il est dans l’ironie de lui-même) chez les colocatairiens. S’activer pour la survie du groupe (5 minutes pour gagner tant) ou se rebeller. Parfois une indication de la chaîne fait flop et les colocatairiens vaquent à tout autre chose. En tout cas l’émission questionne notre propre rapport au pouvoir, notre servitude volontaire et raisonnable (sans quoi nous serions tous des poseurs de bombes ou des preneurs d’otages). Mais la mise en scène de ce pouvoir au sein de l’émission ne se fait pas nécessairement au profit de la chaîne (qui accepte parfois de jouer un rôle peu sympathique, voir injuste). Et les colocatairiens (je me doute que ce néologisme hérisse le poil de certains, moi j’adore) ne sont pas davantage des ectoplasmes sans réaction. Tout cela reste très cordial cependant (en quoi l’émission n’est jamais putassière).

Sentimentalité XZ
XZ, c’était pour Cronenberg le nouveau couple de chromosomes (dans eXistenZ) censé déterminer une nouvelle sexualité, une nouvelle chair. J’aime assez l’idée d’une sentimentalité XZ chez les colocatairiens. Bien sûr il s’agit d’un rapport fille-garçon somme toute assez sage mais on y trouve en même temps une liberté comportementale que la disparition du « père » autorise. Le caractère éminemment tactile des colocatairiens, ces bisous filles/filles, garçons/garçons, filles/garçons donnés à longueur de temps renvoient certes à une forme de régression infantile, mais ils sont aussi le lieu d’une tentative de ré-ébaucher les rôles trop souvent autoritairement définis par la société. A l’heure de toutes les crispations et régressions autoritaires (religieuses, politiques) qui nous imposent, une fois de plus, la loi du père (sur le mode tautologique du : l’homme c’est l’homme, la femme c’est la femme; et sur la base de lieux communs tels : les colocataires; c’est le fascisme, le cinéma d’auteur c’est la rédemption…), confondant allègrement nature et culture, cette dimension colocatairienne me sied à merveille.





Commentaires

pixxel - kroutch [at] hotmail.com
2004-04-29 08:51:22

Tout à fait d'accord avec toi (ou du moins en grande partie). Cela fait quelques jours que je suis frappé par la féminisation dans le groupe des mecs, et, à l'inverse d'un durcicement quasi-martial dans les relations chez les filles. Cet inversement des rôle/identités est d'autant plus remarquable, qu'à part Michel qui semble assumer ouvertement son identité "féminine", les autres co-locataires sont plutôt physiquement et socialement, à première vue en tous cas, clairement définis dans des représentations classiques (le sportif rigolo, le play boy, la bombe sexuelle, la manipulatrice, la fausse bourge, la complexée etc...) que chaque téléspectateur peut aisement reconnaître. Par contre je me demande si la chute d'audience de ce néo.loft n'est pas en partie dûe à ce décalage entre les paradigmes sociaux proposés, et les comportements des co-locataires, tels qu'il sont présentés par la production (par exemple, les comportements de séduction sont systématiquement inversés, les filles faisant la parade, et les garçons choisissant... Quelqu'un a-t-il déja vu un des colocataires masculin prendre l'initiative?), auxquels le téléspectateur ne s'identifie pas. Il est d'ailleurs étonnant (ou pas) de constater que cette identification est inversement proportionelle pour la "Ferme", dans laquelle des gens qui sont censés être des célébrités (j'en vois qui ricanent...), donc par essence au-dessus du commun, se comportent comme n'importe quel adolescent boudeur et egomaniaque de n'importe quel Loft télévisé... Pas étonnant dès lors de constater que la jouissance de voir que ces célébrités sont aussi mesquines que n'importe qui d'entre nous, l'emporte largement sur un concept, qui en séparant les filles et les garçons, "fausse" totalement les comportements sociaux (sans parler de l'enfermement), et donc empêche une identification claire du plus grand nombre...

Par contre, je ne suis pas vraiment d'accord avec toi, losque tu évoque une certaine régréssion infantile. Il manque en effet trop d'innocence et de "pureté", pour que cette régression ne soit a mes yeux autre chose qu'un retour égotique sur soi, motivé par la preesion incroyable qui pèse sur ces gens. Contraints sans cesse de devoir affirmer leur territoire/identité (il suffit de voir ce qui est arrivé à Matthieu), sous peine de ne tout simplement pas exister, ils se créent un comportement qui n'a d'autre but à mes yeux, soit de mener le groupe et devenir un "chef de meute", soit se faire accepter comme suiveur... D'ou cette régression qui est avant tout intelectuelle à mes yeux, puisque elle exclut tout comportement ou opinions qui se démarque ou qui se remet en cause.

Je suis en revanche totalement d'accord avec toi quand tu souligne l'importance de la lumière. Ce côté aseptisé, violemment éclairé, sans ombres dans lesquels on peut se retirer, cet aspect laboratoire, doit être encore plus déroutant, pour les co-locataires, même si ils ne s'en rendent probablement pas compte!!

Sébastien
2004-04-29 10:28:26

Très juste, JS. Beau texte.
Pixxel, j'aime aussi beaucoup ce que tu dis à partir de la comparaison Colocs / Ferme : l'idée qu'à travers la télé réalité des anonymes peuvent devenir des "stars" (le Loft), quand des "stars", de leur côté deviennent des anonymes.

Tlon
2004-04-29 10:52:43

Forte envie de revoir le film de Rozier "Du coté d'Orouet"

jean-sébastien
2004-04-29 12:14:50

après Pialat-le Loft, un pont Rozier-les Colocs?
Même envie que toi Tlön...

Casaploum - http://www.20six.fr/casaploum
2005-11-06 04:10:38

Ben dis donc. Je viens de parcourir ces pages, et l'analyse des Colocataires. Félicitations pour l'ensemble, c'est très bien écrit, instructif.
Par contre, il me semble que l'analyse des Colocataires omet la pulsion du spectateur, celle qui le pousse, sans trop savoir pourquoi, à allumer son poste de télévision face à une émission vide de sens, conçue pour attirer du public, faire vivre les annonceurs, la chaîne et sa programmation débilisante. Ce que je vais dire sonnera peut-être un peu caricatural, mais on dirait la prose d'une autojustification face à l'assouvissement de ce qu'on pourrait appeler des bas instincts. Il me semble que ces émissions, issues d'un ensemble qu'on appelle la télé-réalité, sont intéressantes pour ce qu'elles nous renvoient sociologiquement dans la gueule, une certaine forme d'appauvrissement des contenus ; les Colocataires et autres Loft sont des illustrations d'une anomie sociale, dans une société qui peine à retrouver son dynamisme et n'indique plus aucune direction valable. Mais pas pour les mauvaises images qu'elles nous infligent, au service, qui plus est, d'une exploitation cynique de la misère intellectuelle.

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