15.3.2004

le "facingness" de la télévision

[ télé en série ]



Depuis la lecture du livre de Daniel Arasse, On n'y voit rien, un extrait me trotte dans la tête, comme un air entêtant dont je ne peux me débarrasser et qui, grand écart anachronique (j'en conviens) questionne mon rapport à la télévision. Cet extrait le voici, il concerne le tableau de Manet, Olympia :

"Ce que dit Fried, c'est que Manet veut transformer le théâtre de la peinture. Il renonce à la théâtralité classique, fondée sur la mise en scène perspective et le sujet littéraire. Il cherche une théâtralité fondée seulement sur la peinture. D'après Fried, Manet cherche à faire des tableaux qui se contentent de se présenter au spectateur, de les regarder. Il s'efforce, je cite Fried, de faire en sorte que chaque portion de la surface regarde le spectateur en face. C'est ce qu'il appelle la (ou le) facingness de la peinture de Manet. (...) Et cette facingness, ce face-à-face de la peinture et de ses spectateurs, c'est la naissance de la modernité." Fin de citation...

Qui ne se souvient en effet de cette Olympia de Manet qui nous regarde droit dans les yeux, dans une frontalité presque provoquante. La citation de Michael Fried sur la naissance de la modernité m'a rappelé ce regard-caméra que l'on retrouve dans de nombreux clips et plus généralement à la télévision. Celle-ci nous regarde, directement, droit dans les yeux. Si bien qu'il m'est venu une idée, où plutôt une interrogation : et si la télévision était le média/art moderne par excellence? Moderne pas au sens où on l'entend généralement dans les discours publicitaire (ce côté flux permanent d'information) mais au sens où Michael Fried définit le regard moderne à travers le tableau de Manet.

Le cinéma a d'emblée adopté une convention : celle qui impliquait la négation du quatrième côté (la place du spectateur) pour une organisation de l'espace proche de la peinture telle qu'elle existait avant le geste de Manet (c'est à dire feignant d'ignorer la présence d'un spectateur potentiel, exception faite de l'art du portrait qui est un cas à part). Or ce facingness a tout l'air d'un trait caractéristique et essentiel de la télévision. Bien sûr on en trouve des traces dans le cinéma (et notamment dans tout ce qui relève d'un effet de distanciation) mais dans l'ensemble celui-ci aura, d'une décennie à l'autre, respecté cette règle avec plus ou moins de force et de conviction.

Bien sûr le facigness de Manet ou de Godard sont le produit d'une réaction à l’encroûtement académique de leur art respectif, presque une sorte de réflexe politique insolent. Rien de tel à la télévision. Ni réaction à l'académisme, ni ferveur politique, ni distanciation : le facingness de la télévision, il semble bien que ce soit un état de nature, son essence même. Et ce dès le début. Comme si au fond, là où la peinture et le cinéma étaient passés par une succession d'âges esthétiques (primitif, classique, moderne, post-moderne etc.), la télévision avait d'emblée appartenu à l'âge moderne, sans en passer par les autres paliers historiques. Tout au plus a t-elle eu un âge primitif; et encore.

Quand Fried parle de facingness, ce n'est bien entendu pas seulement du regard d'Olympia dont il parle, mais de l'ensemble de la toile, des autres personnages (la bonne noire, le chat noir) et des éléments du décor, au sens où il n'y a plus de perspective, juste un a-plat de peinture en guise de décor, aucun horizon où le spectateur puisse poser son regard. En un mot un espace sans profondeur. La télévision, par ses manières frontales de s'adresser directement au spectateur ressemble à cet espace sans profondeur, rien qui permette de se projeter dans un au-delà.

D'où les séries télé qui jouent davantage sur le quotidien et la reconnaissance que sur l'inconnu et l'altérité; d'où, plus généralement un travail de récurrence; d'où cette relation bipolaire et exclusive du filmeur et du sujet filmé (et dont l'émission Paris Dernière serait la plus belle illustration). Etc. etc. etc.

Reste à savoir dans quelle mesure ce regard nous révèle à nous même sans nous engloutir (version optimiste) où finit par n'être qu'un miroir de notre narcissisme (version catastrophiste)...vraisemblablement la vérité est à cheval entre ces deux propositions, n'en déplaise aux adorateurs illuminés comme aux pourfendeurs bornés...


Commentaires

Êtrehumainquiestunpeutarétaré
2004-03-16 09:22:55

Personellement, l'olympia de Manet m'a toujours fait bander : teint laiteux, poitrine ferme et équilibrée, tour de cou, petits souliers, disponibilité… miam miam !

damien
2004-03-16 10:17:48

C'est drôle, moi au contraire j'ai toujours trouvé cette Olympia anti-glamour, anti-sexy au possible, avec ses pantoufles ridicules, son regard inexpressif, sa pose dépourvue de grâce et de mystère : pour moi c'est une oeuvre iconoclaste, une désacralisation complète de la femme, comme plus tard les Demoiselles d'Avignon : d'où sa modernité, en effet.

.Moland.Fengkov.
2004-03-16 10:40:08

Moi j'aime bien les poèmes que le tableau a inspiré à Michel Leiris, dans son recueil "Le ruban au cou d'Olympia"

.Moland.Fengkov.
2004-03-16 10:43:46

Je veux dire, j'aime bien tout ce qu'un tableau de ce genre peut inspirer comme réflexions, sur la mort, les femmes, le rêve, l'angoisse...


jean-sébastien
2004-03-16 11:10:40

...et la télévision...:-)

hommequiestbizarredanssatête
2004-03-16 12:28:38

Mon cher Damien (on est des habitués à présent),
c'est précisément cette "désacralisation" (qui n'est pas vraiment une, puisqu'il n'a jamais été question de la sacraliser), cette profanation des canons de peinture d'alors (et pas de la femme, bien que vraissemblablement prostituée) qui donne sa vérité à cette femme. Mais peut-être n'a-t-on pas les mêmes goûts ou, plus probablement, les mêmes… inclinations ?!

damien
2004-03-16 16:11:38

Cher bizarre dans ta tête,
je ne sais pas si on a les mêmes préférences (n'est-ce pas toi qui me traitais de she-male l'autre jour ?) et franchement je m'en fous pas mal - mais je suis d'accord avec toi sur la vérité (toute nue, c'est le cas de le dire) qui émane du tableau, et c'est bien ce qui fit tant scandale à l'époque. Il me semble que si Manet l'a appelé "Olympia", c'était par pur sarcasme par rapport aux représentations mythologiques classiques(qui étaient tout de même un bon prétexte pour peindre des femmes nues, mais sublimées, idéalisées, sans cette trivialité-là) , donc il y a bien désacralisation à mon avis...

individuaupsychismeétrange
2004-03-16 16:45:36

L'Olympia de Manet n'est-elle pas alors un shemale qui ne dirait pas son nom, dans son ad-venue à la présence (qui reste constante) ?

Matoo - matoo [at] matoo.net - http://blog.matoo.net
2004-03-16 19:44:19

Damien te bile pas, le gars il s'appelle "individuaupsychismeétrange" !! :o)

Tlon - http://www.u-blog.net/ruinescirculaires
2004-03-23 17:31:27

L'un des plus beaux regards camera de ces dernieres années: Celui du chat dans Histoire de Marie et Julien de Rivette.

jean-sébastien
2004-03-23 17:44:49

totalement d'accord avec toi! c'est aussi me semble t'il l'un des chats les plus remarquable de l'histoire du cinéma...d'ailleurs as-tu remarqué qu'en fait il y a deux chats...?

Roger
2004-03-23 22:54:09

Théâtre = facingness
Cinéma = après quelques années de facingness, détournement de la facingness (pourquoi d'ailleurs? est-ce qu'il y a des études intéressantes là-dessus?)
TV = neo-facingness
...
Weblog = post-neo-facingness...
et ainsi de suite

jean-sébastien
2004-03-23 23:26:32

peut-être que le cinéma a été pris d'une telle passion pour le "réel" qu'il a très vite eu envie de faire comme si c'était "vrai", et donc masquer les conventions scéniques au profit d'un faux semblant...

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