quelques notes sur Guy Gilles | [ cinéma ] |
Seul cinéaste rimbaldien (avec, d'une certaine façon, Godard et Carax), rare cinéaste poète du cinéma français, c'est à dire avec une conception poétique de la vie (c'est même le drame de ses personnages : "je croyais que la vie était un poème" écrit le héros d'Absences Répétées), son cinéma est tout sauf un cinéma de prose. Sans doute la méprise avec la Nouvelle Vague vient-elle en partie de là, de ce que l'affaire de la NV c'est le réel (un mot aujourd'hui d'une vieillerie sans nom, pire même, devenu un alibi pour critique nostalgique). Non que son cinéma ne soit pas "réel" : bien au contraire, on y vit des drames qui vous arrachent à la joie (la drogue, la solitude, la misère, la conscience tétanisante de la fin des choses). C'est plutôt que toute la dimension ouvertement sociale, sociologique et plus tard politique de la NV, tout ce qui relie un être (un héros) à un collectif (une foule), n'y est pas aussi affirmé, vécu comme une volonté de renverser le monde.
Au fond la NV c'était une histoire d'agression, agression contre un milieu rabougri, une prise de pouvoir, une conquête, avec ce que cela suppose d'allégresse. Il suffit de regarder Au Pan Coupé pour comprendre combien Guy Gilles est un doux là où les autres sont des durs et d'une certaine façon des politiciens, des stratèges. Cette absence d'agressivité, cette terreur face au monde, au fond il est logique qu'elle ait reçu du mépris en retour. Une position d'échec intérieur, la mélancolie des choses amenées à disparaître : chez Guy Gilles le monde est dans l'effondrement à peine le film commencé. Et puis peut-être existe t'il aussi des considérations plus triviales, comme le patronage de François Reichenbach, haït par Godard, où alors la présence d'acteurs pas très NV comme Macha Méril, Annie Girardot, Roger Hanin, Edwige Feuillère, Danielle Delorme ou Yves Robert, tous très bien (Gaël Lépingle à qui on doit la redécouverte de ce cinéaste va écrire quelque chose dessus dans le prochain numéro de Vertigo).
De la vision de Clair de Terre (1969) et d'Absences Répétées (1972), les plus beaux qu'on ait vu, se dessine une sorte d'évidence, celle d'un artiste libre de toute contrainte, qui n'hésite pas, après plusieurs séquences narratives, à s'épancher dans une cavalcade poétique, un montage de rimes visuelles aussi saisissantes que chez Paradjanov, et ce même si, hormis cette posture esthétique, leur cinéma n'est en rien comparable. Guy Gilles est plutôt de ces cinéaste monteurs comme Resnais ou Godard, dont l'alpha et l'omega n'est sûrement pas le naturalisme, cette autre vieillerie qui mine le cinéma français. Guy Gilles est un sentimental écorché (et s'il fallait le rapprocher de quelqu'un, ce serait Eustache), sans doute pas un cinéaste intellectuel (ce pourquoi, vraisemblablement, il est si méprisé aussi), encore moins un cinéaste de "commentaire" (ces maudits commentaires sur le monde dont nous abreuve tous les jours une grande partie du cinéma naturaliste). Vraiment un ciné-poète, et tant pis si le mot "poète" paraît aujourd'hui si galvaudé, si creux. Ici que du plein, un trop plein d'objet et de souvenirs, un trop plein de larmes et de lamentations muettes (dont son acteur fétiche, Patrick Jouané, est l'incandescente incarnation). L'impression qu'il y a toujours un noeud dans la gorge.
ps : pour ceux qui souhaiteraient découvrir ce cinéma, je crois que certains de ses films sont visibles au Forum des Images; sinon la revue Vertigo va consacrer une vingtaine de pages dans son prochain numéro (sortie mars/avril)...
ps2 : Gaël Lépingle a consacré un site très complet au cinéaste...c'est ici
photo : Patrick Penn dans Absences Répétées
Commentaires
2005-02-15 23:52:28
Je n'ai vu que Clair de terre à l'occasion de la rétrospective que lui avait consacré le Festival de La Rochelle il y a deux ans, je crois ! Très beau effectivement.
2005-02-16 16:49:00
oui, c'est vrai, c'est le festival de La Rochelle qui le premier a fait sortir Guy Gilles de l'ornière...
2005-02-16 19:53:04
Mais il y a au moins un autre cinéaste irréfutablement rimbaldien : Jean Vigo.
2005-02-16 20:12:27
pas faux...
2005-02-16 21:50:30
ton texte est trés bien
mais moi, rochelais, cinéphile, j'ai raté la rétro en 2003 et j'ai les boules
j'étais allé voir les Anthony Mann
j'aurais voulu lire ça avant...
2005-02-17 01:15:23
Anthony Mann c'est pas mal aussi...!
2005-04-11 01:23:37
J’ai vu ce week-end ses courts-métrages à Pantin. Je dois vous remercier pour cette découverte car sans la note je pense que j’aurais vu autre chose.
Parmi ceux sur Paris, j’ai une préférence pour le Jardin des Tuileries. G. Gilles transforme une promenade dans le jardin en vagabondage artistique. Tout est prétexte à poésie, à commencer par les grilles dès l’arrivée. Toutes les rencontres humaines (touristes, habitués du parc, enfants), matérielles (statues, arbres …) ainsi que les activités du parc (jardinier, jeux de bassin …) donnent lieu à une annotation poétique, une observation, ou bien encore à une allusion historique.
J’ai aussi beaucoup aimé La loterie de la vie. C’est une idée géniale de mettre ainsi en relation l’employée de l’ascenseur, qui monte et descend, et d’autre part les hauts et les bas de la vie symbolisés par le jeu de la loterie. Géniale parce que c’est fait avec beaucoup d’intelligence. « Subiendo, bajando » répète Lupe à longueur de journée. Lupita est heureuse de sa vie mais elle attend mieux ; un jour elle aura sa chance, elle-aussi. Un homme nous dit que tout le monde a une fois sa chance dans la vie. C’est un cinéma généreux. A plus d’un titre. La famille de Lupita est modeste, digne et le film leur donne leur chance d’énoncer leurs rêves passés ou futurs. La mère aurait voulu faire des études et souhaite pour sa fille qu’elle réussisse dans ses projets (rêve de cinéma). La photo de famille est émouvante.
C’est un cinéma extrêmement nostalgique. Les 2 courts « Où sont-elles donc ? » et «Cine Bijou » nous parlent du temps qui passe (voire un monde qui s’achève) mais c’est une nostalgie au service de la mémoire.
Ce n’est jamais appuyé : c’est délicat, très délicat le cinéma de Guy Gilles.
2005-04-11 01:52:26
je suis content que ça vous ai plu, c'est vrai que c'est un cinéma délicat, c'est le mot...
2007-11-22 20:22:33
j ai joué dans clair de terre je vendais des glaces petit role avec patrick jouane et marte villalonga les scenes exterieurs du repas ont eté tourné dans mon jardin en tunisie guy gille etait un meteur en scene genial j etais tres impressioné j avais 14 ans beaux souvenirs




