04.8.2007

soudain l'été dernier

[ photos ratées ]
En bas, les feuillages, les champs, tout est terne et mat. Se sont deux avions dans le ciel qui attirent mon attention. Les traces neigeuses que les appareils laissent à leur suite scintillent de violents tons fauves. Des nuages filandreux irradient d’un rose orangé phosphorescent. Ces filaments de coton luisent comme aucun nuage de la journée, sans doute, n’a jamais brillé, et pourtant c’est aussi le signe avant coureur de leur brutal évanouissement. Tout est lent, suspendu aux sons feutrés du lointain. La vallée est emprunte d’un sentiment d’éternité, mais c’est une illusion que je contemple. J’en prends conscience alors qu’il est trop tard et que le jour a accentué son processus de décoloration. Les nuages les plus éloignés du soleil, qui il y a une minute encore se détachaient de la voûte transparente du ciel, ont mystérieusement disparus ; d’eux, il reste une fragile pellicule diaphane et rosée, mais leur corps s’est presque entièrement fondu dans l’indéfinissable masse bleu gris du ciel. Les avions ont été escamotés. La nuit n’a pas encore fait son œuvre et cependant elle est là, palpable dans chaque élément du décor qu’elle fait méthodiquement disparaître. Puis le ciel s’assombrit dangereusement. Le jardin tout à la fois se vide et se densifie sous la pression des ténèbres. La pente herbeuse et noirâtre semble happer le regard et le repousser, comme si la nuit hésitait entre une surface plane et un puits sans fond. Bientôt, on ne distinguera plus rien.

par jean-sebastien à 00:46 | Commentaires(6) | Lien permanent

21.7.2007

soudain l'été dernier

[ photos ratées ]
Je relevais la tête vers le ciel, agacé par ces plages d’ombre fraîche qui suivaient inlassablement les instants de chaleur bienfaisante. De gros nuages blancs à large base et aux contours ciselés progressaient en troupeau dans l’azur étincelant, masquant à intervalle régulier la lumière du soleil. Spectacle majestueux et autoritaire, un peu inquiétant dans son allure martiale, que ces formes avançant comme un seul homme, poussées par une sorte d’instinct grégaire. Un nuage solitaire, fragile et de petite taille se hasardait au milieu d’eux à un rythme erratique, vraisemblablement plus bas, proche de la terre. Tandis que ses semblables voguaient sereinement en masse compacte, celui-là se figea soudain, bloqué par des vents contraires. Il y eut un mouvement de panique dans le ciel. Le nuage frémit, incapable de se mouvoir, tiraillé de tous côtés par ces vents qui l’emprisonnaient. Les couches qui constituaient le nuage commencèrent de se disjoindre. Le nuage s’effilocha lentement avant de se dissoudre tout à fait. Il ne resta plus, dans cet emplacement du ciel, que des traces d’écume éparses.

par jean-sebastien à 00:36 | Commentaires(17) | Lien permanent

17.5.2006

ne reste que le souvenir...

[ photos ratées ]

La friche était condamnée par une cloison de contreplaqué. Une latte de bois avait été arrachée, et l'emplacement de cette latte manquante formait, à mi cuisse, une sorte de cadre horizontal. La fillette s'est éloignée de sa mère, s'est approchée de l'ouverture, comme happée par ce qui se présentait de l'autre côté. Elle a fermement agrippé le bas du cadre et a observé fixement la friche, littéralement hypnotisée. On aurait dit qu'elle regardait un film en cinémascope. Je n'ai pas pris la photo.

 

Le jeune homme était assis sur le siège passager d'une voiture aux vitres fumées, stationnée boulevard de Belleville. La portière était entrouverte, son visage penchait vers l'extérieur, le regard tourné vers le sol. La teinte noire des vitres lui donnait, je ne sais pourquoi, un air embaumé. Quelque chose de suspendu et de funèbre formait un violent contraste avec l'agitation du boulevard. Le temps que je réagisse j'avais dépassé l'adolescent perdu en son for intérieur. Revenu sur mes pas il avait relevé la tête. L'embaumement s'était évaporé.

 

L'homme était affalé sur sa voiture, debout, les bras et la tête posés sur le toit. Endormi ou presque. Epuisé et peut-être même accablé au point d'avoir cette étrange posture au milieu des passants qui farfouillaient sur les étales de cette brocante miteuse. J'avais mille choses à régler, je courrais pour tout dire. Je n'ai pas pris la photo. Je crois que j'avais la flemme...


par jean-sebastien à 19:36 | Commentaires(1) | Lien permanent

28.10.2005

les gens dans les vitrines

[ photos ratées ]
Il y a une chose que je répugne à faire, c'est photographier les gens dans les vitrines. Près de chez moi il y a de petits salons de coiffure dans lesquels les hommes attendent leur tour (puisque ces salons sont essentiellement masculins) tandis que d'autres se font couper les cheveux. Ils attendent, discutent entre eux, mais certains regardent au dehors, les yeux dans le vague. C'est souvent très beau et émouvant ces personnes qui se retirent du monde depuis un lieu public. Pourtant cette vitrine qui fait écran, celle-là même qui les autorisent à se mettre en retrait, cette vitrine m'empêche de les photographier. J'aurais moins de difficulté à le faire si elle ne venait pas s'interposer. Là, c'est comme si j'allais photographier des gens en cage. On n'est pas au zoo, on n'a pas le droit de photographier comme si on était au zoo, même si bien entendu cela est une question de regard, pas de vitrine (certains photographient en extérieur, des gens "en liberté", et donnent néanmoins le sentiment d'être au zoo).

Pourtant je ne répugne pas à photographier les gens dehors, parfois proche d'eux. Dans l'idéal on devrait même pouvoir les photographier à quelques centimètres, sans se cacher. La photographie a avoir avec une certaine forme d'interdit. C'est pour cette raison que je n'ai jamais beaucoup le désir de faire des photos de concert ou de spectacle même si certains font ça très bien. C'est comme si je photographiais seulement lorsqu'on m'y autorise. Alors qu'en photo il me semble qu'l faut s'autoriser soi-même (ce que finalement, je ne fais pas souvent, ce qui s'en ressent ensuite dans les photos). Dans ce cas là, j'aurais plutôt tendance à me retourner vers le public. Comment trouver le bon équilibre entre le respect d'autrui (je veux dire un respect esthétique, rien à voir avec le droit à l'image qui est une question de droit, pas d'esthétique), et cette part de transgression qui peut impliquer une certaine violence symbolique?

Skoteinos se moque gentiment de moi lorsqu'il déclare, devant mes photos de gens endormis dans le métro, que je n'ai pas le droit de voler l'âme des gens. Endormis ou pas, il y a une part de vol dans la photo, comme dans toute représentation. Il n'y a rien de pire qu'une représentation safe, qui ne vole rien du tout mais qui du coup ne produit rien d'autre que de l'esthétique (au mieux). En somme c'est une question de morale. On fait les choses avec sa propre morale, au risque de se tromper (car chacun, au delà du fond commun, se fabrique son horizon et ses propres limites). S'autoriser, s'interdire : entre ces deux extrêmes, un no man's land à explorer...

par jean-sebastien à 13:42 | Commentaires(16) | Lien permanent

19.7.2005

relativité métropolitaine

[ photos ratées ]
L'autre soir, arrivé à ma station, je sors du wagon et m'apprête à gravir l'escalier qui mène aux caisses puis à la sortie. Mais j'ai un mouvement d'hésitation, prenant conscience que quelque chose ne tourne pas rond. Il me faut un temps avant de remarquer qu'en lieu et place de la vingtaine (ou la trentaine) de marches, c'est un double escalier qui se présente à moi. Je me souviens de m'être retourné vers le wagon, non pour tenter de remonter dans la rame, plutôt pour vérifier que les choses étaient en place. J'ai regardé l'autre côté comme on se pince pour avoir la certitude qu'on ne rêve pas. Après avoir effectué cette vérification j'ai ben dû me rendre à l'évidence : le double escalier était toujours là. N'importe qui de normalement constitué aurait immédiatement songé : je me suis trompé de station. Mais absolument certain de ne pas m'être fourvoyé, je me souviens d'avoir pensé : ils (mais qui?), ils ont changé quelque chose, ils ont changé la station en mon absence (ce qui était absurde puisque quelques heures plus tôt je pénétrais dans cette même station pour aller vers ma destination). Cela a duré le temps d'un éclair, néanmoins ces quelques secondes de délire complet (aidé que j'étais par l'ingestion de quelque substance psychotrope), ont rétrospectivement propoqué en moi un réel sentiment d'effroi. C'était certes assez poétique (j'ai aussitôt repensé à l'anecdote de l'interrupteur contée par Philip K Dick), mais en même temps, c'était assez terrifiant de se sentir dépossédé de sa pensée, de ne voir en face de soi que son bon vouloir, en dépit de l'évidence et du caractère concret de cet escalier.

Aujourd'hui, toujours dans le métro, je repère une vieille clocharde assise un peu plus loin sur une banquette. Elle regarde une fille et lui demande en hurlant (mais sans agressivité) "t'as pas une cigarette, t'as pas une cigarette, t'as pas une cigarette...?". La fille répond par la négative, aimable mais gênée, tandis que la vieille reste bloquée, répétant en boucle sa phrase (à cinq ou six reprises) comme si elle n'avait pas conscience que la fille a déjà réagi à sa question, (laquelle fille a fini par détourner les yeux devant tant d'insistance). J'éprouve alors une tristesse et une compassion pour cette vieille qui est complètement larguée, qui pue et a désappris a communiquer. Arrive alors un homme qui s'asseoit en face de la vieille sans avoir rien vu de la scène qui a précédé. La vieille femme le regarde, et je sens qu'elle va lui poser la même question, selon le même mode répétitif. Imédiatement la compassion fait place au comique. L'idée d'une reprise à l'identique de la scène me fait rire, je ne peux m'empêcher d'être intérieuement hilare, non au détriment de la vieille ou du jeune homme, je ne me moque pas, mais simplement parce que la répétition du même a quelque chose d'absurde et de mécanique, vidant en quelque sorte la situation de son (in)humanité. Effectivement la vieille femme pose sa question comme un disque rayé, sans tenir compte de la réponse du jeune homme (qui malheureusement pour elle ne fume pas non plus). La surprise et la fraîcheur du jeune homme contraste avec la connaissance que les autres usagers ont de la situation. Il devient l'acteur malgré lui d'une scène connue de tous les autres, et c'est ce décalage, cette avance qui rend la scène comique, même si au fond c'est épouvantable. Je remarque au passage que personne n'a spontanément proposé une cigarette à la clocharde (pas faute de l'avoir entendu dans tout le wagon pourtant).

J'ai encore ce goût étrange de quelque chose qui s'est dérobé au réel, qui n'a pu exister que dans une profonde altérité au réel, que cela provienne de moi (la première histoire) ou de l'extérieur (la seconde). J'imagine que c'est cela que doit exprimer tout artiste, cette altérité au réel, sans quoi on est dans la simple tautologie.

par jean-sebastien à 01:29 | Commentaires(3) | Lien permanent

01.6.2005

il y a quelques jours...

[ photos ratées ]
Il y a quelques jours, j'ai raté une photo, raté, c'est à dire que je n'ai pas pris l'appareil, mu par une sorte de tétanie soudaine, une incapacité qui faisait suite à des remarques critiques proférées sur mon travail. Je n'ai pas dégainé donc. Je ne me suis pas senti le droit, "esthétiquement" parlant, de prendre la photo, de peur de la rater. J'ai mentalement photographié la scène qui se déroulait devant moi avec la frustration au coeur et la certitude immédiate que ce moment fugace s'était évanoui pour toujours. La lumière était belle, une lumière de soleil déclinant, chaude, cuivrée. Le lieu, c'était une rue bondée près de Beaubourg. Un jeune homme était assis sur le rebord d'une fenêtre de rez-de-chaussée, enserrant de ses jambes le bassin d'une fille qui se tenait debout devant lui, enlaçant ses épaules de ses bras d'adolescent. Tels quels, ils étaient déjà très beaux, à demi au soleil, à demi dans la pénombre, tranquillement installés au milieu du flot incessant des passants. La bretelle du débardeur pastel que portait la jeune fille était tombée de son épaule. Il a suffit de quelques secondes pour que le graçon s'en aperçoive et dans un geste simple, avec mesure, remette doucement la fine bretelle sur l'épaule de son amie. Le fait de ne pas photographier cet instant qui s'offrait à mon regard a renvoyé un instant le monde à son absurdité, à son absence de justification logique. J'ai alors pris conscience que, croyant peu en Dieu, je croyais néanmoins à l'image...

par jean-sebastien à 17:15 | Commentaires(14) | Lien permanent