19.7.2005

relativité métropolitaine

[ photos ratées ]
L'autre soir, arrivé à ma station, je sors du wagon et m'apprête à gravir l'escalier qui mène aux caisses puis à la sortie. Mais j'ai un mouvement d'hésitation, prenant conscience que quelque chose ne tourne pas rond. Il me faut un temps avant de remarquer qu'en lieu et place de la vingtaine (ou la trentaine) de marches, c'est un double escalier qui se présente à moi. Je me souviens de m'être retourné vers le wagon, non pour tenter de remonter dans la rame, plutôt pour vérifier que les choses étaient en place. J'ai regardé l'autre côté comme on se pince pour avoir la certitude qu'on ne rêve pas. Après avoir effectué cette vérification j'ai ben dû me rendre à l'évidence : le double escalier était toujours là. N'importe qui de normalement constitué aurait immédiatement songé : je me suis trompé de station. Mais absolument certain de ne pas m'être fourvoyé, je me souviens d'avoir pensé : ils (mais qui?), ils ont changé quelque chose, ils ont changé la station en mon absence (ce qui était absurde puisque quelques heures plus tôt je pénétrais dans cette même station pour aller vers ma destination). Cela a duré le temps d'un éclair, néanmoins ces quelques secondes de délire complet (aidé que j'étais par l'ingestion de quelque substance psychotrope), ont rétrospectivement propoqué en moi un réel sentiment d'effroi. C'était certes assez poétique (j'ai aussitôt repensé à l'anecdote de l'interrupteur contée par Philip K Dick), mais en même temps, c'était assez terrifiant de se sentir dépossédé de sa pensée, de ne voir en face de soi que son bon vouloir, en dépit de l'évidence et du caractère concret de cet escalier.

Aujourd'hui, toujours dans le métro, je repère une vieille clocharde assise un peu plus loin sur une banquette. Elle regarde une fille et lui demande en hurlant (mais sans agressivité) "t'as pas une cigarette, t'as pas une cigarette, t'as pas une cigarette...?". La fille répond par la négative, aimable mais gênée, tandis que la vieille reste bloquée, répétant en boucle sa phrase (à cinq ou six reprises) comme si elle n'avait pas conscience que la fille a déjà réagi à sa question, (laquelle fille a fini par détourner les yeux devant tant d'insistance). J'éprouve alors une tristesse et une compassion pour cette vieille qui est complètement larguée, qui pue et a désappris a communiquer. Arrive alors un homme qui s'asseoit en face de la vieille sans avoir rien vu de la scène qui a précédé. La vieille femme le regarde, et je sens qu'elle va lui poser la même question, selon le même mode répétitif. Imédiatement la compassion fait place au comique. L'idée d'une reprise à l'identique de la scène me fait rire, je ne peux m'empêcher d'être intérieuement hilare, non au détriment de la vieille ou du jeune homme, je ne me moque pas, mais simplement parce que la répétition du même a quelque chose d'absurde et de mécanique, vidant en quelque sorte la situation de son (in)humanité. Effectivement la vieille femme pose sa question comme un disque rayé, sans tenir compte de la réponse du jeune homme (qui malheureusement pour elle ne fume pas non plus). La surprise et la fraîcheur du jeune homme contraste avec la connaissance que les autres usagers ont de la situation. Il devient l'acteur malgré lui d'une scène connue de tous les autres, et c'est ce décalage, cette avance qui rend la scène comique, même si au fond c'est épouvantable. Je remarque au passage que personne n'a spontanément proposé une cigarette à la clocharde (pas faute de l'avoir entendu dans tout le wagon pourtant).

J'ai encore ce goût étrange de quelque chose qui s'est dérobé au réel, qui n'a pu exister que dans une profonde altérité au réel, que cela provienne de moi (la première histoire) ou de l'extérieur (la seconde). J'imagine que c'est cela que doit exprimer tout artiste, cette altérité au réel, sans quoi on est dans la simple tautologie.


Commentaires

Matoo - matoo [at] matoo.net - http://blog.matoo.net/
2005-07-19 11:25:43

Le premier paragraphe en effet pourrait carrément être le début d'une nouvelle de K. Dick !! :)) Tu aurais du filer la métaphore... :)

willy - http://wecry.free.fr/rosesetpoireaux
2005-07-19 20:10:58

On sait bien les limites de la photographie mais ton texte est la preuve qu'il y a néanmoins un mode de représentation possible pour toutes choses même s'il s'avèrera nécessairement incapable de rendre complètement les choses et c'est aussi bien comme ça...

Damien
2005-07-20 20:34:42

Attention à ne pas te faire aspirer dans une brèche temporelle !

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