relativité métropolitaine | [ photos ratées ] |
Aujourd'hui, toujours dans le métro, je repère une vieille clocharde assise un peu plus loin sur une banquette. Elle regarde une fille et lui demande en hurlant (mais sans agressivité) "t'as pas une cigarette, t'as pas une cigarette, t'as pas une cigarette...?". La fille répond par la négative, aimable mais gênée, tandis que la vieille reste bloquée, répétant en boucle sa phrase (à cinq ou six reprises) comme si elle n'avait pas conscience que la fille a déjà réagi à sa question, (laquelle fille a fini par détourner les yeux devant tant d'insistance). J'éprouve alors une tristesse et une compassion pour cette vieille qui est complètement larguée, qui pue et a désappris a communiquer. Arrive alors un homme qui s'asseoit en face de la vieille sans avoir rien vu de la scène qui a précédé. La vieille femme le regarde, et je sens qu'elle va lui poser la même question, selon le même mode répétitif. Imédiatement la compassion fait place au comique. L'idée d'une reprise à l'identique de la scène me fait rire, je ne peux m'empêcher d'être intérieuement hilare, non au détriment de la vieille ou du jeune homme, je ne me moque pas, mais simplement parce que la répétition du même a quelque chose d'absurde et de mécanique, vidant en quelque sorte la situation de son (in)humanité. Effectivement la vieille femme pose sa question comme un disque rayé, sans tenir compte de la réponse du jeune homme (qui malheureusement pour elle ne fume pas non plus). La surprise et la fraîcheur du jeune homme contraste avec la connaissance que les autres usagers ont de la situation. Il devient l'acteur malgré lui d'une scène connue de tous les autres, et c'est ce décalage, cette avance qui rend la scène comique, même si au fond c'est épouvantable. Je remarque au passage que personne n'a spontanément proposé une cigarette à la clocharde (pas faute de l'avoir entendu dans tout le wagon pourtant).
J'ai encore ce goût étrange de quelque chose qui s'est dérobé au réel, qui n'a pu exister que dans une profonde altérité au réel, que cela provienne de moi (la première histoire) ou de l'extérieur (la seconde). J'imagine que c'est cela que doit exprimer tout artiste, cette altérité au réel, sans quoi on est dans la simple tautologie.
Commentaires
2005-07-19 11:25:43
Le premier paragraphe en effet pourrait carrément être le début d'une nouvelle de K. Dick !! :)) Tu aurais du filer la métaphore... :)
2005-07-19 20:10:58
On sait bien les limites de la photographie mais ton texte est la preuve qu'il y a néanmoins un mode de représentation possible pour toutes choses même s'il s'avèrera nécessairement incapable de rendre complètement les choses et c'est aussi bien comme ça...
2005-07-20 20:34:42
Attention à ne pas te faire aspirer dans une brèche temporelle !



