souvenir d'une mort en direct | [ le temps passé ] |
Dans la chaleur du bain, le flétrissement des chairs, l'affaissement général du corps sont inversement proportionnels à cette sorte d'agilité de la pensée, à l'ouverture océanique de la mémoire qui semble se liquéfier et s'infiltrer par tous les pores du cerveau. Si bien que parfois un souvenir s'échappe en un éclair et réapparaît à nous avec une implacable netteté. Cette fin d'après-midi pluvieuse donc, profitant avec indolence du rythme des vacances et tout à mes rêveries aquatiques, un souvenir s'invita, tranquillement impromptu. Je serais bien en peine aujourd'hui de remonter le fil des mes réflexions pour savoir comment ce souvenir somme toute anecdotique et me concernant fort peu, a cru bon de se manifester ainsi. Nulle madeleine à l'horizon pourtant, pas même une tasse de thé. Rien qui relève d'aucune sensation d'ailleurs.
Le souvenir en question, c'est d'avoir un jour assisté à une mort en direct sur le petit écran, sèchement et sans effusion. Pas une mort réelle bien entendu, non, plutôt un meurtre symbolique apparemment inodore, vite fait vite oublié et pourtant d'une violence pétrifiante bien que symbolique elle aussi. Delarue, alors jeune et pimpant présentateur de La Grande Famille sur Canal +, émission pour ménagères plutôt bon enfant, prodiguait ses rires et sourires de gendre idéal avec quelques comparses bien choisis (dont Jean-Pierre Coffe qui s'était rendu célèbre en balançant sur le plateau des fruits durs comme des cailloux). Parmi toutes les rubriques de l'émission, il y en avait une consacrée à l'économie, peut-être même à la bourse, dont un quarantenaire bien portant et sympathique avait la charge.
Un jour qu'il prodiguait (c'est une émission où l'on prodiguait beaucoup), un jour qu'il prodiguait ses conseils avisés donc, Delarue rebondit sur la question abordée en se tournant vers l'un des invités (un quidam identique à ceux qui défilent aujourd'hui chez lui) qui déclara avoir perdu beaucoup d'argent à cause des conseils avisés du quarantenaire bien portant alors qu’il ne faisait pas encore partie de cette grande famille et qui, ajouta t'il, est un escroc. L'émission s'est figée un court instant, mais sans se départir complètement du ronronnement harmonieux qui l'animait. Je me souviens du visage décomposé du quarantenaire bien portant, du vacillement imperceptible de Delarue, mais surtout de la calme détermination du plaignant à détruire son adversaire en public, devant des millions de téléspectateurs, sachant évidemment que l'émission était en direct.
L'expression interloquée de Delarue s'est rapidement effacée pour prendre un tour froid et impartial. Les faits, répondit t'il en substance, allaient être vérifiés et en attendant, fallait-il comprendre, le chroniqueur serait suspendu d'émission. D'un instant à l'autre le quarantenaire bien portant fut évacué de l'émission, évacué c’est à dire que plus un seul plan ne fut sur lui, littéralement et en une fraction de seconde il fut effacé, gommé, détruit, sans avoir eu le temps de répliquer. L’émission continua d’ailleurs son cours, qui touchait à sa fin me semble t’il. Je ne su jamais le fin mot de l'histoire puisque le malheureux chroniqueur ne reparu jamais. Etait-il ou non coupable d'escroquerie ? En tout cas un mot avait suffit à le tuer en quelques secondes, disparu dans la collure comme on dit au cinéma. Son image s'est muée en image morte, est devenue un souvenir de mémoire de spectateur. En une fraction de temps il est devenu un fantôme puisque violement extirpé du rendez-vous quotidien qui était le lot de l'émission.
Commentaires
2004-05-05 09:09:43
Sic transit gloria mundi
2004-05-05 09:10:45
J'avais à peine fini de lire ce texte, que je vois sur I tele, une bande video ( camera infrarouge) américaine prise d'un hélicoptère ou 3 Irakiens sont abbatus par des roquettes.
Effet de montage sidérant....
2004-05-05 11:47:50
JS très cher,
J'ai bien cru un instant que tu allais nous révéler ton goût jusque-là inavoué pour un film de B. Tavernier, à la sortie du bain (« bath coming-out » ?)…
Ensuite, que tu avais eu la soudaine réminiscence d'une des tes vies antérieures bain-douche, soit en Marat, soit en Charlotte Corday…
Enfin, j'ai saisi. Je ne suis (K)pas longue à la détente, mais il faut me tenter longtemps... Je me souviens comme G. Perec : le type en question, oui, était un conseiller en bourse professionnel, conseiller en placements boursiers, à la télé comme au privé (si je ne dis pas de grosses bêtises, il avait sa propre boîte), et...
le dénouement de l'affaire, c'est qu'il a été bel et bien poursuivi pour quelque chose comme escroquerie ou abus de confiance, et (si je ne dis toujours pas de bêtises plus grosses que moi, ma mémoire n'ayant hélas pas de baignoire où tremper) bel et bien condamné... ! Donc, sympathique et avisé, je veux bien, cher bathing beauty, mais dans mon souvenir flou cela ressemblait plus à l'une des premières petites/grosses arnaques comme il y en a tant depuis dans la bubulle financière (Enron, Andersen, etc.).
Plus qu'une mort en direct, au fait, j'ai l'impression rétrospective d'un démasquage sur le vif, bizarre et "télépathétique". Bien à toi (une petite desquamation, dis ?), je vais aller faire un tour au jacuzzi des garçons, en attendant la mise à la porte (pas à mort, ouf !) de ce soir...
Je suy K.
2004-05-05 13:59:11
J'ai revu l'extrait de l'émission dont tu parles pas plus tard qu'il y a deux jours, en ressortant une cassette du zapping... D'ailleurs si tu veux la revoir...
2004-05-05 16:11:01
ma parole tout le monde le connaissait cet extrait!
un type sympathique à qui ont aurait donné le bon dieu sans confession : la définition même d'un escroc!
2004-05-05 16:21:27
Tt tt tt... Ze ne suis pas tout le monde...
2004-05-05 16:40:32
ce qu'elle esr susceptible...;-)
2004-05-05 16:52:43
Oh, no, just... Singin' in the rain ! (Tant pis pour le jacuzzi en plein air)…
2004-05-06 22:17:47
Dans un genre un peu similaire, ça me rappelle une autre émission de Delarue, un "ça se discute" qui était consacré aux imitateurs. Il y avait sur le plateau des stars du genre : Laurent Gerra, Yves Le Coq... Tout se passe bien, et puis on passe à un reportage sur un imitateur de dernière catégorie et c'est atroce : le type est nul, totalement à côté de la plaque (par exemple, on le voir imiter Chirac avec des lunettes alors que Chirac n'en porte plus depuis des années), on le voit se produire dans un cabaret minable où il ne fait rire personne, bref l'horreur totale. Retour sur le plateau : gros silence gêné des invités, et le type est là qui sort du public, il remercie plein de gens comme s'il était aux Césars, essaie de rejoindre le débat en tutoyant les invités, qui ne disent toujours rien... Finalement Delarue pose une question à Gerra qui embraye sur tout autre chose, et c'est fini, on sait que le pauvre gars ne reviendra jamais dans la lumière. La télévision (dans son essence, qui est le direct) a de ces moments de pure cruauté.
2004-05-07 13:06:52
c'est toute l'ambiguité (ambivalence?) du direct...



