05.3.2004

tu me regardes ou pas?

[ video clip ]



Vraiment pas mal le dossier que la revue Bref, dans son numéro de printemps 2004 a consacré au clip. Enfin une revue "de cinéma" (comme cette formulation semble bien pompeuse aujourd'hui, presque gravée dans la pierre : mon dieu que ça sent le cimetière...), enfin une revue de cinéma donc, qui s'intéresse sans complexe à des formes ailleurs considérées comme dévoyées.

Michel Chion en particulier, bien connu des spécialistes "de cinéma" pour ses brillants essais théoriques sur le son, est l'auteur d'un texte tonifiant sur l'obsession des matières, textures et autres sensations dans le vidéo clip. Il inscrit celui-ci dans une généalogie qui va de Eisenstein (la scène de l'écrémeuse dans La Ligne générale) aux clips de Gondry (et sa démonstration vaut tout particulièrement pour la période de la fin du muet, période très sensualiste selon lui).

Mais c'est un détail (enfin pas tout à fait un détail) qui a frappé mon esprit, à la lecture de l'excellent entretien donné par Michel Gondry à Stéphane Kahn, pilier de la revue. Ce qu'il remarque, après coup, a pu me paraître l'évidence même, je dois dire que je n'y avait pas prêté attention, sinon superficiellement. Précisément les évidences nous échappent car elles trônent là, juste sous notre nez, à l'instar de la lettre volée d'Edgar Poe. Cette évidence, c'est qu'il y a deux manière de filmer (de cliper?) des chanteurs : soit ils regardent droit dans la caméra, soit ils ne la regardent pas, mais le contrat doit être clair sous peine de rater son clip (du moins est-ce l'avis de Gondry).

Le fait même que la chose soit nommée, a fait remonter en moi un savoir naturel et quotidien (que tout amateur de clip, dans sa pratique spectatorielle, détient forcément même à son corps défendant), mais que je semblais avoir enfoui profondément, où du moins qui n'était pas formulé (un peu à la manière de la maïeutique de Socrate). D'où, à ce moment, la vague impression de découvrir l'eau tiède et, dans le même temps, d'avoir une révélation (mais c'est bien sûr!).

Cette évidence du regard caméra existe par ailleurs très peu au cinéma, sinon dans le cinéma moderne, comme procédé de distanciation (chez Godard par exemple) ou comme procédé subjectif (la caméra que l'acteur regarde est en lieu et place d'un autre acteur, d'un tableau, d'un objet, encore que le regard soit rarement frontal mais toujours un peu décalé). En revanche la télévision, au sens large (j'y inclus tout ce qui relève de la pratique du petit écran) regorge de ces regards là. C'est même un fait : la télévision nous regarde là où le cinéma donne à voir (comme diraient les spécialistes "de cinéma"). Le présentateur du JT nous regarde, les branleurs de Jean-Noël René Clair nous regardent, Kylie Minogue nous regarde, etc.

Pour être plus précis, il faudrait même affirmer que ce partage du regard au sein du clip est, plus généralement, le même à la télévision. Mais alors quoi? Il y aurait d'une part les chanteurs/euses qui nous regardent et se donnent à voir, d'autre part les clips qui "fictionnent" et donc donnent à voir ? La distinction paraît trop simple. Car Kylie Minogue (prenons cet exemple puisqu'on l'a déjà évoqué) dans Come into my World a beau ne pas cesser de nous regarder, les petites fictions qui se déroulent derrière elle n'en existent pas moins. Et même davantage, la fiction que constitue à elle seule la multiplication et répétition du "même" n'en contamine pas moins la chanteuse (j'allais écrire l'actrice).

A bien y réfléchir, j'aime beaucoup qu'on me regarde. Dans sa ronde folle autour de cet improbable carrefour parisien, Kylie Minogue nous invite (à venir dans son monde, décidément un titre et un clip matriciel), nous fait presque du gringue, comme si elle avait conscience de nous. C'est une manière d'être à la fois dans le clip et un peu en dehors, comme si la pop star était le Monsieur Loyal de son univers, à la lisière de l'écran, à peine dans le spectacle (et Gondry alors est obligé de la cloner pour bien l'intégrer à ce spectacle). Par comparaison Björk paraît, dans ses clips, une sorte de créature autiste, esseulée dans son petit monde rêvé.

Un peu comme si l'une m'invitait autant à regarder qu'à entrer dans la danse là où l'autre me proposait de regarder, en vertu d'un principe cinématographique classique.

à suivre...

:-) JS


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2006-11-10 21:30:46

Vidoe clip

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